Avocate des détenus du Hirak et Présidente du parti politique Union pour le changement et le progrès (UCP), Zoubida Assoul revient, dans cet entretien, sur les dernières décisions de la justice. Elle réagit également, pour la première fois, depuis la sortie du livre, au contenu du dernier ouvrage d’Ahmed Bensaad dans lequel elle est citée.

Reporters : Quelle est votre réaction après la libération, il y a quelques jours, de plusieurs détenus liés, directement ou indirectement, au Hirak ?
Zoubida Assoul : Nous avons passé de longs mois en tant que collectif de défense à plaider, démontrer que ces personnes et d’autres ne méritaient pas d’être en prison dans un Etat qui se veut libre et démocratique, on est donc heureux pour eux et leurs familles. Ces dernières ont beaucoup souffert, mais hélas il y en a bien d’autres qui restent encore détenus dans plusieurs régions du pays. Nous le regrettons et continuerons à travailler pour les libérer.

Pensez-vous que c’est un signe d’apaisement ? Et comment jugez-vous en général, la situation politique du pays ?
Je crois que c’est trop tôt et pas assez suffisant pour le dire. Si on veut vraiment aller vers le chemin de la solution de la crise politique, qui secoue le pays depuis si longtemps et qui s’est traduite par la révolution pacifique que nous vivons depuis le 22 février 2019, les mesures d’apaisement sont diverses et multiples. Nous avons, depuis le début de cette révolution, proposé une démarche de dialogue inclusive qui nous emmènera vers une feuille de route consensuelle d’un processus constituant. Cela permettra à notre pays de rompre définitivement avec le système actuel et son mode de gouvernance et d’aller progressivement vers l’Etat de droit et des libertés, mais aussi du développement durable dont ont besoin nos concitoyens. Cependant, nous constatons que le pouvoir continue dans la voie unilatérale.

Pour rester dans l’actualité, votre nom a été cité dans le dernier ouvrage d’Ahmed Bensaada «Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien»…
Les problèmes que vivent les Algériennes et les Algériens, en plus de la crise politique, la pandémie de la Covid-19 et la crise socio-économique, m’interdisent moralement d’entrer dans des polémiques sur un ouvrage sur commande, puisqu’il a été annoncé le 1er décembre 2019 sur les ondes de la Chaîne 3. Cela nous renseigne parfaitement sur les objectifs inavoués de ce dernier, mais par respect à votre journal, je me devais de clarifier les choses.

Le livre de Ahmed Bensaada: « Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien? » (Edition APIC, juin 2020)

L’avez-vous lu ?
J’ai pris la peine de le lire par curiosité intellectuelle. Son auteur ainsi que l’éditeur se croient plus compétents et plus soucieux de l’intérêt de l’Algérie que les services compétents en la matière, c’est-à-dire les renseignements et le contre-espionnage. En ce qui me concerne, j’ai eu des enquêtes d’habilitation pour avoir occupé le poste de magistrat, en plus des postes de cadre supérieur de la nation et enfin l’enquête avant l’octroi de l’agrément de l’UCP, le parti que je préside depuis son agrément le 19/3/2013. Donc, je n’ai pas attendu le Hirak du 22 février 2019 pour me faire connaître.
L’auteur évoque le financement de l’ONG «Réseau des femmes juristes arabes» par des organismes américains dont «Freedom House», l’USAID ou encore (indirectement) le NED.

En tant que membre fondatrice et ancienne présidente de cette ONG, quelle est votre réaction ?
Concernant le réseau des femmes juristes, une ONG internationale qui regroupait 18 pays arabes avec des femmes magistrats, avocates et enseignantes de droits, nous l’avons créé pour former nos compatriotes aux valeurs de l’Etat de droit et de l’indépendance de la justice dans nos pays respectifs. Le siège de ce réseau est en Jordanie et le ministère de la Justice algérien a été de la partie puisque des femmes magistrats de la Cour suprême, du Conseil d’Etat, des Cours et Tribunaux ont bénéficié de ces formations avec notre partenaire, l’ONG américaine ABA. C’est une association de magistrats et avocats américains qui avait un bureau agréé à Alger et qui a également organisé un grand programme de formation au profit du ministère de la Justice. D’ailleurs, il n’y a aucun document dans cet ouvrage qui parle de l’ONG que j’ai présidée.

En plus de vous reprocher à vous ainsi qu’à l’avocat Mustapha Bouchachi et au sociologue Lahouari Addi, ce qu’il présente comme des «accointances avec des intérêts étasuniens», Ahmed Bensaada relève également vos nombreuses interventions sur Al Magharabia TV, un média présenté comme «proche du réseau des islamistes radicaux du FIS (dissous)». Que répondez-vous ?
Pour ce qui est de mes passages sur la chaîne Al-Magharibia, et face à la fermeture de tous les médias nationaux à l’opposition, c’est de mon devoir de répondre à beaucoup d’invitations de médias de droits étrangers tels que Berbère TV, des chaînes françaises, anglaises, arabes, américaines, canadiennes, etc.

Au bout du compte, vous considérez-vous comme une des leaders du Hirak ?
L’intitulé de l’ouvrage est intrigant, car il s’adresse à ces héros auto-proclamés du Hirak. Les vidéos sont là pour attester de ce gros mensonge. Je ne me suis jamais auto-proclamée héroïne du Hirak. Je suis une militante de terrain depuis 2012 et je n’ai pas cessé de m’opposer à ce système de gouvernance que je voyais mener le pays à la dérive. J’ai commencé à sortir dans la rue, avec d’autres militants, contre le 5e mandat de Bouteflika en tant que porte-parole du mouvement «Mouwatna». J’avais même annoncé, le 28 septembre 2018, que si on levait la répression sur le peuple, il sortirait dans la rue et ce dans les 48 wilayas, de manière pacifique pour rejeter ce 5e mandat ainsi que ce système de gouvernance et d’aller vers la construction d’un Etat de droit et de libertés.
Je crois que nul n’a le droit de mesurer le patriotisme des Algériens, c’est pourquoi je me réserve le droit d’ester en justice l’auteur et sa maison d’édition.