Le vice-président de Jil Jadid, Zoheir Rouis, aborde dans cet entretien des aspects liés au projet de loi organique sur le régime électoral qui est au stade d’enregistrement des avis des formations politiques destinataires de la mouture élaborée par le comité des experts. Désapprouvant la règle des 4 % des suffrages considérée comme un héritage du régime précédent, le responsable politique estime que le futur code électoral est de nature à favoriser un processus de construction.

Reporters : Vous avez reçu, il y a quelques jours, la mouture de l’avant-projet de loi sur le régime électoral. Quelle appréciation faites-vous du contenu de façon générale et ou avez-vous situé les avancées dans ce texte ?
Zoheir Rouis : En effet, nous avons bien réceptionné l’avant-projet de loi organique portant régime électoral. Ce document est entre les mains de la commission juridique du Conseil scientifique du parti pour une étude avisée, en lien avec notre Secrétaire exécutif chargé des élections et des élus. Ce qui devrait permettre de formuler de manière officielle les remarques et les propositions de Jil Jadid, puisque le président de la République s’est engagé à ce que les avis et suggestions des partis soient pris en compte dans le cadre de cette consultation.
Sur l’avant-projet reçu, on peut d’ores et déjà dire qu’il contient des dispositions qui sont de nature à favoriser le processus de construction de l’Etat de droit à travers des mécanismes électoraux qui permettent le retour de la confiance. Mais cet avant-projet contient, également, des dispositions héritées du régime précédent, qui comme tout le monde le sait n’a pas particulièrement brillé par ses penchants et pratiques démocratiques.
Donc, et sans être exhaustif, les éléments qui nous semblent pertinents sont, en premier lieu, ceux qui ont trait à la volonté exprimée à travers plusieurs dispositions de mettre fin à la pratique de l’achat de positions sur les listes de candidatures à travers la chkara et le népotisme. Cela se vérifie dans le mode de scrutin proposé, à savoir un scrutin proportionnel à listes ouvertes qui permet aux citoyens de choisir eux-mêmes, dans une liste donnée, les femmes et les hommes proposés par les partis et qu’ils voudraient voir les représenter aux niveaux des communes, des wilayas et de l’APN. Ce mode de scrutin permet ainsi un équilibre entre le poids du parti dans la vie politique et le respect du choix des électeurs. Ajoutées à ces dispositions, les nouvelles modalités de financement des campagnes et les mécanismes de leur contrôle.
En second lieu, il y a les propositions qui portent sur la volonté de donner au scrutin un maximum de garanties de transparence à travers de nouvelles dispositions concernant la gestion des scrutins par l’Autorité indépendante des élections. Je rappelle que cette revendication avait unifié un temps l’opposition à travers la plateforme de Mazafran.
Enfin, il y a lieu de souligner les dispositions proposées pour renouveler et rajeunir le personnel politique, et promouvoir les candidatures féminines.

Des formations politiques n’ont cependant pas apprécié l’obligation des 4%. Jil Jadid est-il dans cette logique ?
L’obligation des 4% des voix récoltées lors d’une précédente élection fait, en effet, partie des dispositions héritées du régime précédent et qui posent un sérieux problème, et visiblement, à un nombre important d’acteurs politiques. Il y a donc consensus sur le caractère non pertinent d’une telle disposition, à tout le moins en l’état actuel des choses. Il est clair qu’on ne peut pas construire une Algérie nouvelle sur la base des résultats fraudés des anciennes élections. Cela casserait, à n’en pas douter, la volonté des plus hautes autorités du pays de pratiquer une rupture avec le régime précédent et annihilerait les efforts exprimés à travers les dispositions qui vont dans le sens du retour de la confiance. Nous pouvons parfaitement imaginer des dispositions transitoires à ce sujet le temps de créer une dynamique politique nouvelle et de renouveler la confiance. A défaut, nous serions sur un mauvais signal envoyé aux électeurs qui sont déjà assez échaudés par les scrutins précédents. En ce qui nous concerne, donc, à Jil Jadid, nous considérons ce point comme étant au cœur de la crédibilité que l’on veut donner aux prochains scrutins. Cela veut dire qu’il est donc évident que si, par exemple, l’exigence des 4% de voix au scrutin de 2017 était maintenue, il nous sera difficile de cautionner des élections qui seraient faites sur mesure au profit des anciens appareils du pouvoir.
J’en profite également pour vous dire, et encore une fois sans être exhaustif, que ce sujet de l’exigence des 4% n’est pas le seul qui ne nous semble pas opportun. Il y a aussi la condition de résidence dans la wilaya de candidature. Pour les candidatures à des mandats nationaux, comme pour l’APN, cette condition ne nous semble pas pertinente, voire contreproductive, si nous voulons promouvoir les candidatures de compétences. La composition et les prérogatives de l’Autorité indépendante des élections pourraient être renforcées. Par ailleurs, les modalités relatives aux parrainages sont largement perfectibles dans un monde désormais digitalisé, ce qui, au passage, donnerait plus de garanties aux candidats et donc de crédibilité aux scrutins. Enfin, la question de la parité hommes/femmes est encore une fois vue comme une contrainte à intégrer, alors qu’elle pourrait parfaitement être orientée en opportunité dans le cadre d’une véritable stratégie de promotion de l’intégration de la femme dans la sphère politique.

L’intérêt qu’accorde le parti à ce texte, depuis quelques semaines, comme en témoignent les débats dans vos structures, est-il annonciateur de la participation de Jil Jadid aux prochaines élections anticipées et quelles sont les motivations de votre option ?
Vous soulignez à juste titre les débats internes qui animent de manière régulière les structures de Jil Jadid. En réalité, tout sujet d’importance nationale donne lieu à débat à tous les niveaux de nos structures. Nous avons construit un parti sur la base des règles démocratiques qui favorisent le débat et l’échange des points de vue. Ces échanges, a fortiori sur des sujets aussi importants, ne sont pas l’apanage des seules instances dirigeantes. Ce qui ne change rien aux responsabilités des instances nationales dans les prises de décision. C’est ainsi que nous fonctionnons à Jil Jadid. La co-construction est en quelque sorte l’ADN de notre parti.
Par conséquent, la question de la participation aux futures élections est une décision qui relève du Conseil national. D’ailleurs, celui-ci sera convoqué au début du mois prochain. Bien entendu, nous considérerons tous les éléments, y compris les dernières retouches au projet de loi, et particulièrement les points que j’ai évoqué à la question précédente et qui, s’ils sont bien appréhendés dans le projet définitif, seront de nature à donner aux prochains scrutins toute la crédibilité et la légitimité qui ont tant manqué à ces anciennes institutions appelées à être renouvelées.

Les prochaines échéances telles qu’elles se présentent vont-elles donner lieu à une nouvelle carte politique nationale ?
Si les élections sont organisées dans un esprit de rupture avec le passé, cela permettra à des femmes et des hommes nouveaux, notamment celles et ceux qui ont fait le Hirak, de s’engager dans la politique et d’investir les institutions. Nous assisterons alors au renouvellement du personnel politique et à l’émergence de partis politiques représentatifs. Si les élections sont organisées de manière sérieuse et avec une volonté réelle d’ouvrir une nouvelle page de notre histoire, alors il n’y aura plus de place dans cette nouvelle configuration à ceux qui ont profité de la fraude et de la corruption. Vous verrez surgir de nouveaux visages, de nouvelles compétences, de nouvelles idées qui, fatalement, redessineront une nouvelle configuration politique.

Le renouvellement de la composante des Assemblées élues suffira-t-il à la légitimation des institutions, si la participation notamment n’atteignait pas un niveau appréciable ?
Nous n’avons pas le choix que d’engager le changement. C’est une exigence nationale largement exprimée par le Hirak, mais c’est aussi une nécessité impérieuse si nous voulons préserver notre pays. Il est donc urgent d’en finir avec ces anciennes institutions mal élues et illégitimes. Du renouvellement des Assemblées représentatives naîtra une nouvelle classe politique qui aura à renouer la confiance avec une population désabusée et échaudée par les pratiques du passé. C’est le préalable pour faire face aux véritables défis que nous devons relever, au nombre desquels il y a l’instauration d’une justice digne d’un pays de droit, la lutte contre la corruption et, enfin, le lancement sans attendre de la machine économique, pour offrir à nos concitoyens la dignité, la justice et l’espoir qu’ils méritent. n