En dépit de la chute des prix de l’or noir, pour l’instant incapables de dépasser la barre des 55 dollars le baril dans les marchés mondiaux, la politique des subventions est maintenue. Depuis, experts et économistes n’ont cessé de tirer la sonnette d’alarme sur l’impossibilité de maintenir aussi longtemps la générosité de la rente, qu’il faudra tôt ou tard reconsidérer. Parmi les solutions avancées, le « ciblage » de ces subventions afin qu’elles touchent ceux qui en ont réellement besoin.

Reporters : Citoyens et entreprises ont bénéficié en 2016, au titre de subventions dites indirectes,  de 1 500 milliards de dinars pour les « soulager » d’avoir à payer le différentiel entre les prix réels des carburants, y compris les quantités importées, et le prix de leur cession. Il en est de même pour le gaz. Qu’aurait payé réellement l’Algérien s’il n’y avait pas ces subventions ?
Zoheir Boudehri : Dès lors que l’on parle de marché non administré, et donc libre, cela suppose qu’il y a un jeu de la concurrence et que l’application des prix de vente sont conditionnés par l’offre et la demande. Or, l’Etat a le monopole de la fixation des prix à travers les marges administrées sur toute la chaîne de production et de distribution, d’une part. En effet, de l’extraction, au transport par canalisations, au raffinage et, finalement, à la distribution, l’Etat (ministère de l’Energie) donne à chaque entreprise, pour la plupart publiques, un revenu en fonction du prix de vente final du carburant ou du gaz. Pour ainsi dire, c’est la volonté d’afficher un prix public qui conditionne le chiffre d’affaires et la capacité de développement (ou l’absence) des entreprises du secteur. D’autre part, les stations d’essence privées ne disposent pas d’une marge de manœuvre afin de baisser ou d’augmenter leurs prix. Ainsi, pour en revenir à votre question, sans subventions, l’Algérien paierait son litre d’essence au même prix que ce que payent les consommateurs européens, soit plus de 150 DA/litre, moins quelques dinars pour le transport. Mais libéraliser le prix de vente final supposerait que toutes les questions posées sur les marges en amont aient été résolues, c’est-à-dire à quel prix Sonatrach cède le pétrole à Naftec, à quel prix les carburants sont cédés à Naftal et à quel prix Sonatrach vend le gaz à Sonelgaz. Cela toucherait forcément les prix de vente de l’électricité aussi. La part du lion est pour Sonatrach, pas pour l’Etat, compte tenu du fait qu’il n’y a pas de mesure de performance intrinsèque au sein du groupe, et que la réduction de la dépense n’est pas privilégiée quand il y a monopole (absence d’objectifs de maîtrise des coûts). L’Etat, en dehors de la fiscalité pétrolière, ne perçoit des dividendes qu’après que Sonatrach ait consommé ses budgets.

 

En dehors du produit énergétique, ce sont aussi 413,5 milliards de dinars qui ont été décaissés – LF 2017 – pour subventionner, cette année, les prix des produits de base, céréales, lait, sucre et huiles alimentaires… Là aussi, quel aurait été le prix réel d’une baguette de pain, d’un bidon d’huile ou d’un kilo de sucre ?
Vous savez, administrer des prix sur un marché ouvert signifie pour une entreprise que quelle que soit votre capacité à produire, vous êtes au même niveau que tous vos concurrents. Ainsi, la compétitivité importe peu du moment que vous ne vous positionnez que par rapport à ce que l’Etat vous soumet. Les prix des « commodities » (matières premières) varient sur les marchés internationaux, et ils ne vont pas qu’à la hausse. Or, le système de compensation, lui, ne fonctionne que vers la prise en charge du différentiel entre le prix public fixé et le coût de production moyen évalué par les pouvoirs publics. Alors que les subventions aux entreprises tiennent compte de la capacité de production de chacune. Et pour répondre directement à votre question, toutes les céréales ne sont pas soumises à un prix administré, la baguette de pain administrée doit représenter moins de 30 à 40% des ventes de pain, car quand on n’en trouve pas, on ne peut consommer ce qui est disponible ; signifiant ainsi qu’il y aurait des baguettes premier prix plus chères et que, en principe, les autres pains ne devraient pas augmenter. Mais les commerçants algériens en profiteraient pour saler l’addition. Le lait en sachet pourrait être probablement moins cher s’il était uniquement consommé par des citoyens et si toutes les subventions de la filière lait étaient maîtrisées… L’huile et le sucre, en quasi monopole, devraient connaître une concurrence accrue à l’avenir, et l’incidence ne serait pas si terrible si des investissements agricoles liés à ces filières devaient se concrétiser. La compétition peut faire en sorte que les prix baissent, que les investissements augmentent et que la concurrence se développe sainement.

Comment et sur quelle base économique est défini le « différentiel » par la commission « subvention et finances » au ministère de l’Energie et des Mines que vous présidiez vous-même à l’époque ?

Le différentiel se fondait sur des marchés comparables à l’Algérie ; en fait Maroc et Tunisie par exemple. Mais il reste qu’il était limité compte tenu du fait qu’il relevait de l’Energie, alors que ce débat relève de la souveraineté nationale, que même un gouvernement aurait du mal à assumer. Finalement, tout ce travail n’a malheureusement pas servi. D’ailleurs, aujourd’hui, ce différentiel largement dépassé, car une stratégie énergétique relève du long terme et doit être inscrite dans la Constitution.

Dans un précédent échange dans les colonnes de Reporters, vous affirmiez que maintenir les subventions provoquerait du gaspillage dans la mesure où plus on consomme, plus on est subventionné, et vice-versa. N’aviez-vous pas calculé ou attiré l’attention sur cet effet ?

Bien sûr que oui. En 2001 déjà, j’avais insisté sur le fait qu’il fallait travailler sur les habitudes de consommation d’énergie, les énergies renouvelables, que le mode de transport (électrique, rail et transports en communs) devait être privilégié, que le mode de construction devait être rationalisé (isolation) et se diriger très vite vers la réalité des prix. Pourtant, la politique était simpliste et dénuée de toute ombre de stratégie, dixit un très haut responsable à l’époque, et l’approbation de quasiment tous les cadres en réponse à la vision que j’avais exprimée était : « Pourvu que l’on puisse raccorder les Algériens en gaz, électricité et pouvoir alimenter les stations d’essence ».

Vous aviez également parlé des effets pervers de ces subventions dans les échanges internationaux de l’Algérie, car ils sont de nature à tomber sous le coup des lois sur la violation de règles concurrentielles, que les marchés internationaux appellent du dumping. Est-ce à dire que c’est une question de temps avant de voir la politique des subventions bouleversée, sachant que les pouvoirs publics veulent justement intensifier les exportations, principalement hors hydrocarbures ?
Il ne s’agit pas de futur, mais de passé déjà consommé. Ceux qui ont eu à travailler avec l’Union européenne le savent bien. Il est clair qu’aujourd’hui, non seulement ce dumping est un frein, mais les mesures de restriction dans les importations et les contingentements sont catastrophiques en termes de réciprocité, tout autant que la règlementation des changes et la lourdeur du système financier.

Selon vous, à quel moment la politique de subventions aurait dû faire l’objet d’une remise en cause ?

Quatre hommes, trois Premiers ministres et un ministre des Finances l’ont dit : Hamrouche, durement mais justement, Ghozali avec de la finesse, Benbitour avec prudence et Benachenhou avec insistance. Même si le temps nous est compté, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il convient de ne plus agir de façon sectorielle et d’adopter une politique économique globale, de ne pas confondre développement durable et écologie. <