Dans la nuit du 27 au 28 décembre 1993, Youcef Sebti, sociologue, poète emblématique des années 1970, est retrouvé assassiné dans son modeste appartement de l’Institut national d’agronomie d’El-Harrach. Au mur de sa chambre était fixée une reproduction d’un tableau de Goya… « L’enfer et la folie », tel était le titre de son unique recueil de poèmes publié. Sur la Toile un ami internaute se demande, près de trente ans après cet horrible drame, qui se souvient de Youcef Sebti ?

Opportune interrogation. En mémoire de l’homme et du poète, nous reprenons le fil ténu d’une remémoration déjà esquissée. Celle d’un destin entre « Enfer et folie » que la barbarie intégriste a violemment ravi à la vie, la création et l’apostolat universitaire.

J’ai connu personnellement Youcef Sebti vers la fin des années quatre-vingt du siècle dernier qui se concluront par le séisme d’Octobre-89. Une période de deux à trois ans tout en signes annonciateurs. Les politiques, avec leur sens de la litote, avaient nommé cette séquence – de luttes de pouvoir sourdes ou ouvertes, la décrispation.

SIGNES ANNONCIATEURS
En effet, le pouvoir tout en s’arc-boutant sur son monopole de la vie politique s’autorisait quelques largesses culturelles. C’est ainsi que des voix marginalisées ou novatrices ont pu trouver un cadre d’expression dans les rubriques culturelles de la presse de l’époque (essentiellement dans les hebdomadaires Algérie-Actualité et Révolution Africaine). Dans « Révaf », je tenais la « chronique des petites annonces » consacrée aux livres. C’est dans cette circonstance que j’ai fait connaissance avec Youcef Seti –lequel tenait une chronique intitulée « Ecrit dans le texte en arabe ». L’espace culturel et de société était dirigé brillamment par la regrettée et irremplaçable Mouny Berrah et l’infatigable Abdou B. Par un concours de circonstances, je dois prendre la suite de la charge de Mouny Berrah. Et c’est ainsi qu’une fois par semaine durant deux ans, au moins, je rencontrais Youcef Sebti venant remettre sa copie. J’avais observé la qualité de la relation qui l’unissait à cette regrettée grande dame de la presse culturelle qu’était Mouny Berrah. Un hommage à sa hauteur reste à tenir… Dans mon souvenir, Youcef Sebti ne m’a jamais parlé de rétribution, d’argent…
L’apparente austérité du poète cachait un homme pétri de galanterie et de chaleur humaine. Derrière des convictions rigoureuses et parfois détonantes, il était d’une grande tolérance avec autrui, sans complaisance pour autant, disant son mot et son fait dût-il déplaire à un ami. Si mes souvenirs sont bons, Youcef Sebti, sociologue, était fasciné à cette époque par l’étude de la dialectique de la relation du maître et de l’esclave ainsi que des problèmes de l’identité et de l’acculturation.
Fils de paysan, ayant connu dans sa jeunesse les affres de la colonisation, il vibrait tout à la fois d’un vif patriotisme et d’un attachement sans faille aux plus humbles. Certes, il pouvait être rugueux dans ses échanges intellectuels avec le microcosme petit-bourgeois algérois. Il avait exprimé très tôt sa dénonciation des nouveaux nantis, des promesses d’émancipation sociale trahies et de jeunesse étouffée. « L’Enfer et la Folie », ce recueil aux accents rimbaldiens – qu’il réduit modestement à un écrit de jeunesse – avant même sa parution, grâce à Jean Sénac, fut l’une des pierres d’achoppement de la jeune/nouvelle poésie algérienne de graphie française…
Dans ces années d’avant-Octobre 89, une relation pleine de respect et d’admiration me liait à Youcef Sebti qui m’apporta son concours sans compter. L’exemple qui me vient en tête est celui du dossier consacré à Jean Sénac en octobre 1987.

LE MYTHE ET LA MARCHE

Aujourd’hui, une telle initiative est anodine. A l’époque, cela relevait de la témérité. Jean Sénac était l’oublié, l’Absent dont le nom longtemps résonnait comme un défi. Mais c’était dans l’air du temps qui s’annonçait. C’est ainsi qu’il me remit pour le dossier, écrit à la main (toujours- et sans ratures !) un long texte ayant pour titre « Sénac tel que je le sais ». Avec, néanmoins, des points de suspension. C’était un portrait à la fois chaleureux et quasi-filial mais fort nuancé de Jean Sénac qu’il connut alors qu’il était étudiant. Loin du mythe, il donne à voir Jean Sénac à la fois dans ce qu’il avait de lyrique et de banal. On peut y lire des remarques étonnantes. Ce qui le frappe au premier regard lors du congrès de l’UGTA (1964 ?), à l’occasion duquel il dédicaçait ses livres dans le hall de la Maison des travailleurs, en compagnie de l’écrivain Kaddour M’ Hamsadji, c’est « le rebord des souliers de Sénac. Ses souliers finissaient vers les orteils par un pli dont j’ai déduit de suite qu’il était un marcheur et qu’il ne devait pas disposer de beaucoup de paires de chaussures ».
En fait, le portait que dresse Youcef Sebti de Sénac nous renseigne précieusement sur son intériorité et ses pensées. Et ses convictions constantes. Il y avait comme une dualité intime dans sa personnalité. Ses origines rurales le rendaient avare de parole, peu enclin à la démonstration de ses sentiments. En même temps, la passion poétique qui l’habitait le rendait capable de fulgurances que le commun des mortels assimilerait à des dérangements.

POEMES EN PYJAMA GRENAT
D’ailleurs, avec quel courage, Youcef Sebti ne dissimule point son passage à l’hôpital psychiatrique de Blida. Ce que d’aucuns auraient volontiers omis dans un écrit… Et ce projet farfelu avec Hamou Belhalfaoui (auquel, cependant lucide, il ne croit pas un instant) d’organiser des soirées poétiques au « Petit tonneau ». Il promettait de « réciter » ses poèmes en pyjama grenat… Le texte d’hommage à Sénac, plus sérieusement, égrène ses convictions chevillées au corps qu’il développera plus tard dans certains textes de presse et qui lui vaudront grief et récriminations de certains, y compris parmi ses amis. Par exemple, dans le sillage des polémiques sur la langue, il précise : « Ma conviction depuis toujours, et de façon irrécusable, est que le pivot de notre culture nationale a été et sera la langue arabe. »
Ce qui se soldera par des explications avec Sénac « en des circonstances où la sensibilité de chacun de nous n’a pas été ménagée », note-t-il pudiquement. Ses prises de position sur le néo-colonialisme, « l’école d’Alger : expression esthétique d’un capitalisme en effritement », la francophonie, la littérature d’expression française qu’il trouvait vouée à l’exil, provoqueront des grincements de dents et des pression d’humeur sur la rédaction… Fidèle à lui-même, porté par des vues qui pouvaient sembler utopiques et contradictoires (car il continuait à écrire en français) , il se redéployera dans l’action associative. Après Octobre-89, il s’investira dans l’association El Djahidiya – lancée par Tahar Ouettar – qui s’est voulue dans un premier temps un espace d’expression pluriel (d’où aussi à un moment, je crois, l’adhésion de Tahar Djaout qui, plus tard, le jour même de son assassinat, fut brocardé par l’auteur de « L’As ». Triste épisode qui s’ajoute à la longue litanie des ressentiments et des bûchers de la République des lettres algériennes dont elle a le secret…

LES MEMES PROFITEURS

De cette époque, terrible, je n’ai, hélas, pas de grands souvenirs de la fréquentation de Youcef Sebti. Je l’ai revu de loin en loin, pris que j’étais dans le nouveau paysage médiatique, et, par la suite, par le climat délétère imposé par le terrorisme.
Après l’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992, ce grand lecteur reformula à sa manière la phrase que Tomasi di Lampedusa prête dans « Le Guépard » au prince Salina. « Nous croyions que la libéralisation allait permettre beaucoup de choses. Mais, ce sont ceux qui ont tiré profit de l’ancien système qui s’en sortiront dans le prochain », confie-t-il dans un entretien (Mohamed Ziane-Khodja, juillet, 1992). Dans le recueil d’Evtouchenko, Sebti avait souligné ces vers : « Les Etats ne sont neufs que vus de l’extérieur /Tout est vieux jusqu’à l’épouvante/ Et c’est toujours l’ancienne Egypte,/Hélas ! Quelques mois plus tard, ce petit homme malingre, à barbiche de Lénine, visage émacié, frêle… » (Jamal Eddine Bencheikh) est retrouvé assassiné une nuit de décembre dans son modeste appartement de l’Institut national d’agronomie d’El-Harrach avec lequel il faisait corps. Au mur de sa chambre était fixée une reproduction du tableau des massacres du
« Tres de Mayo » de Goya…
Youcef Sebti croyait en la force des idées, dans la richesse des débats contradictoires.
Il était loin du sectarisme ambiant à tel point qu’il ne mesurait pas l’aspérité de ses propos difficiles à classer dans les grilles de lecture convenues de son époque.

UNE PAROLE PREMONITOIRE

Son anticonformisme intellectuel le condamnait en fait à la solitude. C’était un compagnon de route incommode. Il lui arrivait de me raccompagner chez moi dans son R4 bleue. Et j’en profitais pour lui poser des questions dérangeantes sur ses prises de position lapidaires, ses paradoxes. Je n’ai pas retenu toutes ses réponses mais je puis dire qu’il restait d’un calme imperturbable. Il y avait de la candeur dans ce jeune homme éternel.
Sa passion de justice éclipsait les contradictions de son discours. En cela, il demeurera un vrai poète.
Youcef Sebti résumait dans une formule son credo et la vocation de toute une génération poétique : « Nous transmettons ce que chacun d’entre nous a pu arracher au mutisme d’un présent torride. » On peut espérer pour le bonheur des nouvelles générations algériennes qu’était entendu quelque part le petit « paysan futé » (J. Sénac). Il a prédit «quelqu’un viendra de très loin/Et réclamera sa part de bonheur/Et vous accusera d’un malheur ». Peut-être une vision du 5-Ocobre 88 ?

LOIN DES VIEUX DESERTS

J’ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, un livre « De la cité du oui à la cité du non », d’Evgueni Evtouchenko. Un recueil de poésie qui appartenait à Youcef Sebti qui me l’avait prêté. Il y a près d’un quart de siècle. Il va sans dire que je n’ai pu le lui rendre. Un mot sur le pourquoi et le comment de cet emprunt. L’enfant terrible de la poésie soviétique post-stalinienne Evgueni Evtouchenko devait effectuer, en 1988, une visite en Algérie. Il jouait le rôle de missi dominici de Gorbatchev ayant pour mission d’expliquer sa Perestroïka. Grâce aux bons soins du regretté Djamal Amrani, un rendez-vous fut extraordinairement pris chez lui, en marge de la bureaucratie culturelle. D’Evtouchenko, je connaissais un peu le mythe, son fameux poème sur le massacre de Babi Yar, ses saillies contre la persécution stalinienne et ses vives altercations durant le « Dégel » khrouchtchévien… Connaissant son amitié avec Jean Sénac, et me fiant à la photo qui figurait dans son anthologie, je m’étais dit avec assurance que Youcef Sebti devait avoir l’un de ses recueils d’Evtouchenko. Il en fut ainsi. « De la cité du oui à la cité du non » m’a accompagné… Temps des assassins. D’un peuple et de ses poètes dont parmi les premiers, Youcef Sebti. On le pleura si peu… Je feuillète à nouveau le recueil, sobrement recouvert de papier kraft… Austère présentation comme l’apparence de son défunt propriétaire.
Au fil des pages, des passages pointés au crayon, sans doute de sa main. Ils revêtent peut-être aujourd’hui une portée emblématique. Citons ces vers : Vas-tu donc te venger de ne pas avoir d’ailes/ Sur cet être qui vole ? Et « Les rythmes de Rome », un long poème énigmatique est souligné : «Fuyez loin des déserts de la foi ». Et pointé ce passage : « C’est vieux comme le monde /Sur la scène de la vie, tous apparaissent nus en rampant/et puis s’habillent avec des mots/des mots/des mots/des mots. Mais pourtant sous les mots/on continue de se voir nu ». La rencontre avec le Sibérien iconoclaste (aujourd’hui bien oublié) fut à la hauteur de la légende. Mais ceci est une autre histoire.

 

FLORILEGE
Futur
Bientôt, je ne sais quand au juste
un homme, se présentera à votre porte
Affamé hagard et gémissant
Ayant pour armes un cri de douleur
et un bâton volé
Tôt ou tard quelqu’un blessé
Se traînera jusqu’à vous
Vous touchera la main ou l’épaule
Et exigera de vous le secours
et le gîte
Tôt ou tard, je te le répète
Quelqu’un viendra de très loin
Et réclamera sa part de bonheur
Et vous accusera d’un malheur
dont vous êtes l’auteur
Toi et tes semblables, vous,
Qui sabotez la réforme agraire.
YOUCEF SEBTI

« L’Enfer et la folie », Enal 1981,
réédition Bouchène, Alger, 2003