Spécialiste en microbiologie et virologie et doctorant de l’Institut Pasteur de Paris dans la spécialité génome microbien, Dr Youcef Boudjelal est également secrétaire général du Syndicat algérien des biologistes de la santé publique (SABSP). Il aborde dans cet entretien les récentes études publiées sur les vaccins anti-Covid les plus avancées dans le monde, la nouvelle technique d’introduction de l’ARN messager du virus et la polémique qui s’en est suivie ainsi que la politique algérienne concernant le choix du vaccin avec l’impératif de la mise en place d’une logistique efficace pour le distribuer sur tout le territoire national.

Reporters : Ces derniers jours, les choses se sont accélérées avec les autorisations du vaccin de Pfizer/BioNtech en Angleterre et aux Etats-Unis, ainsi que la validation, par une prestigieuse revue scientifique des essais cliniques de Pfizer/BioNTech, on note aussi un intérêt croissant pour le vaccin de Moderna. Pourriez-vous nous parler de ce qui distingue ces deux vaccins, ainsi que les autres vaccins qui sont toujours en course pour le marché mondial ?
Youcef Boudjelal : Il faut tout d’abord savoir que les vaccins de Pfizer/BioNtech et Moderna ont tous les deux utilisé presque la même technique de l’ARN messager, qui est nouvelle pour les vaccins et plus avantageuse que l’ancienne technique.
Auparavant, on utilisait le virus ou le germe entier avec des formes modérées, c’est-à-dire que l’on diminuait la virulence du pouvoir pathogène du virus pour être inoculé à l’être humain. Ceci afin d’avoir une réaction immunitaire dont les symptômes seront modérés par rapport à celle en réaction au virus original.
Par contre, la nouvelle technique utilise directement la matière génétique du virus avec l’extraction de l’ARN, notamment pour éviter la mutation du virus, on l’injecte dans la cellule hôte. Par conséquent, il y a une multiplication directe du virus sans grand pouvoir pathogène avec une réaction immunitaire et une production d’anticorps anti-virus, en premier lieu, les IGG et ensuite les IGM. Les anticorps IGG permettent une couverture totale du virus et les IGM sont des anticorps mémoires qui garantissent l’immunité du corps humain.
Concernant le nombre de participants aux tests Pfizer et Moderna, il n’y a pas une très grande différence, avec respectivement plus de 40 000 et 30 000 candidats. Il y va de même pour l’efficacité qui se situe autour de plus au moins 95% pour les deux laboratoires.
Pour les autres vaccins, qui sont Spoutnik V, pour la Russie, Oxford AstraZeneca de l’Angleterre et celui de la Chine, cela varie entre 70 % et 90%.
Il est à noter que pour tous ses vaccins, ils seront inoculés en deux temps, car les études ont montré que l’efficacité, lors de la première prise J-0, était à 50 %. C’est pour cela qu’il y a une seconde prise, 22 jours après J-0, pour assurer cette efficacité qui varie entre 70 et 95% selon les laboratoires. La plupart des vaccins qui avaient une efficacité inférieure à 65%, à l’instar de Sanofi, ont reporté la sortie de leur vaccin jusqu’à la fin de l’année 2021, afin de poursuivre leurs essais cliniques pour développer une plus grande efficacité dépassant celle des vaccins existant sur le marché.

Quels sont les effets secondaires possibles du vaccin anti-Covid ?
Les effets secondaires de ce vaccin peuvent être comme les effets modérés de la contamination à la Covid-19, ceci d’une façon très bénigne, tels que des maux de tête, vertiges, fièvre légère, vomissements, diarrhée, etc. Le plus important est qu’il n’y ait pas de détresse respiratoire grave constatée. Il faut que l’on prenne conscience que même le vaccin de la grippe a ce type d’effets, dont une légère fièvre qui peut durer trois jours, c’est donc une réaction normale et bénigne des suites d’une vaccination.
Il y a eu 6 décès sur 43 448 candidats, selon le communiqué de Pfizer, sur les 6 décès, il y a seulement 2 candidats qui avaient reçu le vaccin, les 4 autres avaient reçu un placebo. Des 2 décès qui avaient reçu le vaccin, le premier, âgé de plus de 55 ans, est mort des suites d’une crise cardiaque, et le second, âgé de 62 ans, avait un problème vasculaire. Cela implique qu’il n’y a pas de grands risques des suites de cette vaccination anti-Covid.

Quel est votre avis sur la polémique qui entoure la rapidité du développement du vaccin ?
Concernant la rapidité du développement du vaccin, cela peut paraître, certes, très rapide par rapport aux précédents vaccins, où il a fallu des années de développement. Premièrement, le fait est, qu’avec la science moderne, après l’apparition du virus à Wuhan en décembre 2019, dès janvier 2020, il y avait un séquençage entier du génome du virus de la Covid-19.
Il y a dix ans, cela aurait pris près d’une année rien que pour connaître la carte génétique du virus. On peut donc dire que les outils scientifiques actuels ont permis de développer ce vaccin rapidement. Deuxièmement, ce qui contribuera à cette célérité, c’est la concurrence entre les différents laboratoires pharmaceutiques pour occuper en premier le marché du vaccin anti-Covid qui est colossal. Troisièmement, des financements gigantesques ont été débloqués pour les travaux de recherches, notamment avec le soutien financier de l’OMS, qui a fait en sorte que chaque laboratoire, qui a l’habitude de travailler avec une seule équipe, a multiplié ses équipes en recrutant les plus grands experts dans le domaine. Ce sont ces différents paramètres qui ont permis cette vitesse de développement. En ce moment, celui qui sort du lot et qui commence à dominer le marché, c’est le vaccin Pfizer/BioNtech. Il a été choisi par l’Angleterre qui a commencé à vacciner, l’Etat de Bahreïn aussi a opté pour ce vaccin, ainsi que le Canada et les Etats-Unis, suite à l’autorisation de la commission d’expertise américaine de la FDA. Cette rapidité s’explique aussi par le nombre effarant de morts de la pandémie, avec plus d’un million et demi de décès dans le monde.

Et quel est votre avis sur la polémique sur les risques d’interaction génomique entre l’ARN messager du virus et le matériel génétique de l’être humain ?
Sincèrement, je considère qu’elle n’a pas lieu d’être. Il faut savoir que cette technique, certes nouvelle pour les vaccins, était déjà utilisée pour le traitement des cancéreux. Et elle est donc déjà maîtrisée. En plus, l’introduction de matière virale chez l’être humain n’est pas nouvelle. Prenons l’exemple d’une simple grippe, qui se traduit en fait par l’introduction du virus de la grippe dans le corps humain et fait la production de son matériel génétique à l’intérieur du corps humain pour qu’il devienne contagieux et tombe encore plus malade. Il faut savoir que depuis sa naissance, l’être humain est soumis aux contacts ou à l’introduction de matériel génétique d’autres espèces invasives comme des virus, des bactéries et des champignons. En vérité, il n’y a pas de réelle base scientifique à ce débat.

Quid de la politique algérienne concernant le programme de la vaccination anti-Covid ?
Tout d’abord, c’est une vaccination volontaire et non obligatoire, ensuite, la vaccination débutera pour les personnes prioritaires, en l’occurrence le personnel de la santé, des corps constitués, les personnes âgées de plus de 65 ans et les malades chroniques, ensuite la vaccination du reste des Algériens. Deux commissions ont également été installées, une commission sanitaire au niveau du ministère de la Santé et une commission logistique au niveau du ministère de l’Intérieur. Ces deux commissions seront chargées du choix du vaccin et de sa distribution. Selon les déclarations du ministre de la Santé, l’Algérie est en train de négocier avec 6 laboratoires en dehors du Covax. Le ministre de la Santé a précisé que les critères de négociations avec les laboratoires concernent, notamment l’efficacité du vaccin mais, également, les conditions de stockage et de transport. Sachant que certains vaccins doivent être transportés à -20° et jusqu’à -70°. C’est un critère contraignant pour l’Algérie.
Mais, selon les données actuelles, les laboratoires qui émergent en ce moment par l’avancée sur l’efficacité de leur vaccin sont Pfizer/BioNtech, Moderna, Spoutnik v, OxfordZeneca et le vaccin chinois, on peut écarter pour le moment le vaccin de Sanofi, car ils ont prolongé leurs études cliniques jusqu’à 2021.
Ce qui pourrait faire pencher la balance, ce sont les conditions de transport, car l’Algérie a les moyens de transporter des vaccins qui se conserve entre 0° et 4°C, mais si le choix se porte sur les vaccins qui se conservent entre -20° et -70°, il y a obligation d’achat ou de réquisition de ce type d’équipement.
Le cas des vaccins de Pfizer-BioNtech doit être conservé à -70° et Moderna à -20°, avec une durée de conservation de six mois, donc c’est faisable. Pour les vaccins d’Oxford Xeneca et Spoutnik, le stockage est à 4°C, c’est très faisable, car on a l’habitude de ce type de stockage et de transport.
Pour le moment, le gouvernement algérien attend les preuves d’efficacité que l’on peut connaître à travers des publications scientifiques officielles avec des statistiques très détaillées qui permettent de connaître exactement les effets de ce vaccin.
Le ministère de la Santé a donné comme instructions au niveau des directions de santé de la wilaya de faire l’inventaire du matériel de réfrigération qu’ils ont dans leurs établissements en prévision certainement d’une réquisition pour le stockage de ces vaccins. Je tiens à souligner que la logistique est un volet très important dont la feuille de route doit être préparée dès maintenant en prévision de la campagne de vaccination en Algérie.