Reporters : Tout d’abord, en tant que scientifique, que pensez-vous de la décision de lancer la campagne de vaccination anti-Covid dès le mois de janvier prochain ?
Dr Youcef Boudjelal : C’est une bonne chose que l’Algérie prenne cette décision, car, plus tôt on commence à vacciner, plus vite on atteindra le taux de 70% de la population vaccinée, préconisé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), afin d’atteindre une sécurité sanitaire. C’est ce qui va permettre certainement de lever des mesures de confinement et le retour à une vie socio-économique normale ainsi que la réouverture des frontières. Il y aura des personnes qui seront vaccinées en premier, en l’occurrence le personnel de la santé, les corps constitués et les personnes fragiles, comme les personnes âgées et les malades chroniques. Toutefois, en tant que secrétaire général du Syndicat autonome des biologistes de la santé publique (SABSP) et en tant que spécialiste en microbiologie, j’émets des réserves vis-à-vis de cette décision.

Quels sont vos aprioris sur cette décision que, pourtant, vous saluez ?
On doit être très vigilant sur le choix du vaccin. L’Algérie ne doit pas juste suivre les pays qui ont commencé à vacciner, sans prendre en considération la réalité de nos infrastructures sanitaires et les considérations de santé publique. Prenant l’exemple des vaccins Pfizer BioNtech et Moderna, qui ont le vent en poupe en ce moment. Ces deux vaccins ont besoin de conditions de transport et de stockage extrêmes qui nécessitent des équipements de froid entre -70° et -80° que l’Algérie ne possède pas. Certes, il y a eu une note de la part du directeur de prévention de la santé publique pour l’acquisition et la réquisition du matériel de réfrigération, mais la réalité est, qu’à part quelques centres hospitalo-universitaires, ce matériel n’est pas disponible sur tout le territoire national, et inexistant dans les wilayas du Sud. Si l’Algérie fait le choix de ce type de vaccin, cela nécessiterait l’acquisition d’une logistique onéreuse et qu’il faudrait mettre en place rapidement, ce qui n’est pas évident pour le moment.
Il y a aussi la problématique du vaccin russe Spoutnik V, selon un point de vue scientifique, les données autour de ce vaccin manquent et il y a peu de publications sur les essais précliniques et cliniques. Il faut que l’on soit conscient, en tant que consommateurs d’un nouveau produit, qu’il faut avoir des données détaillées sur les risques de ce nouveau produit surtout concernant la sévérité des symptômes et différents effets secondaires. Il s’agit aussi de savoir quelles sont les conditions de l’expérimentation de ce vaccin et combien de personnes ont été concernées par les essais, etc. Beaucoup de scientifiques sont très sceptiques sur Spoutnik V. Même si la campagne de vaccination a commencé en Russie, en tant que scientifique, je pense qu’il faut rester vigilant.

A votre avis, quels seraient les vaccins les plus adéquats pour l’Algérie ?
D’un point de vue scientifique, je pense que les vaccins les plus adaptés pour l’Algérie sont ceux d’Astra Zeneca et Johnson & Johnson, car ils répondent à plusieurs critères qui plaident en leur faveur. Premièrement, les conditions de stockage et de transport qui sont entre 0° et +4°, les établissements hospitaliers algériens ont l’équipement nécessaire et sont rodés pour cela tant en termes de transports qu’en termes de stockages. Le deuxième critère est le fait que ce sont des vaccins traditionnels ou standard, qui ne se base pas sur la technique de l’ARN messager.
Ce qui fait, d’une part, qu’ils sont plus sécurisés et, d’autre part, les populations ont plus confiance dans ce type de vaccin et donc accepteront facilement de se faire vacciner. En plus, d’un point de vue scientifique, les études sur les différentes phases d’expérimentation avec des données scientifiques détaillées de ces deux vaccins ont été publiées, ce qui est rassurant. Concernant l’efficacité, il faut savoir que l’OMS valide et autorise les vaccins à partir de 50% d’efficacité et lorsque l’on tourne donc autour de 70 %, c’est une bonne chose pour assurer l’efficacité, c’est-à-dire une réponse du système immunitaire face à la maladie.

En parlant de confiance, comment expliquez-vous que plusieurs pays comme l’Angleterre, les Etats-Unis et les pays européens ont commencé les campagnes de vaccination de leurs populations sans une homologation de l’OMS ?
Il faut savoir que chacun de ces pays a commencé à vacciner, seulement après avoir eu le feu vert de leurs agences sanitaires dédiées à la validation du vaccin, à l’instar de la FDA (Food and Drugs Administration) aux Etats-Unis, l’agence anglaise et la commission d’experts européens pour les pays européens. Cette autorisation a certes été donnée dans le cadre de l’urgence sanitaire mais après validation des publications des essais cliniques. Il faut aussi savoir que ces différentes organisations sont des membres de l’OMS et donc des sortes d’annexes de l’OMS. Pour le moment, techniquement parlant, l’OMS est en train de valider les publications des essais cliniques et pré cliniques et devient ainsi garante de leurs fiabilités. Il faut savoir également que si une agence sanitaire a validé l’utilisation d’un vaccin, c’est que les collaborateurs scientifiques de l’OMS n’ont pas émis d’opposition après consultation des données scientifiques des différentes phases d’essais et surtout ceux de la phase 3.

Pour conclure, auriez-vous une estimation du prix des vaccins ?
Normalement il y a une clause de confidentialité dans les contrats d’acquisition de vaccins et les prix varient selon les différentes négociations, mais il y a des chiffres et des estimations qui circulent déjà. Moderna est le plus cher, entre 25 et 35 dollars la dose, Sinovac tourne autour de 29 dollars. PfizerNtech, qui est le favori dans plusieurs pays, son prix est d’environ 20 dollars, Johnson & Johnson est estimé à 10 dollars et d’Astra Zeneca estimés entre 3 et 4 dollars.