Yennayer/Yennar, cette fête marque le solstice d’hiver, moment où le soleil reprenait sa course ascendante, amenant le retour de la lumière.

Par SORAYA BOUDJOU*
C’est le même phénomène qui s’est produit en Europe où l’ancienne fête du solstice d’hiver (par exemple la fête de Yule dans les langues germaniques) est devenue le Noël des Chrétiens. Ad ffɣen iberkanen, ad kecmen imellalen, par cet adage est annoncé le premier jour de l’an ixef useggwaf. Ce moment marque la séparation entre deux cycles solaires, passage des journées courtes, «noires» aux journées longues, «blanches» Cela se comprend mieux lorsqu’on sait que nos ancêtres vivaient selon le rythme des saisons et la durée du cycle du jour. Pour eux, c’était l’élément essentiel qui guidait leur vie. L’arrivée du solstice indiquait la naissance d’un nouveau cycle solaire, des jours plus longs et l’arrivée des beaux jours. C’était une occasion de réjouissances. Les anciens craignaient que le soleil ne revienne plus et que l’univers reste plongé dans l’obscurité. Le Solstice d’hiver, la Terre s’éveille et attend le printemps. Cette fête de la Lumière célèbre le renouveau, la renaissance, croissance, le temps de la création. Yennayer fait donc partie des célébrations annuelles en rapport direct avec les phénomènes naturels qui marquent le renouveau, tout comme l’est une autre fête deux mois plus tard, tafsut. Solstice d’hiver avec Ennayer, équinoxe de printemps avec amenzu n tefsut, chacune de ces deux fêtes du renouveau se caractérise par des prescriptions et des interdits, des rites et des cérémonies dont il est possible de dégager une certaine unité au sein d’une infinité de variations régionales. Si le calendrier berbère a emprunté au calendrier julien sa nomenclature de mois, il n’a repris ni ses festivités ni ses rites. Ainsi, on n’y trouve aucune trace des calendes, des nones et des ides. Les rites et les festivités sont ceux de la tradition berbère, tous en rapport avec les travaux de la terre et la symbolique de la fertilité. Chaque mois, chaque saison correspond à une activité agricole. La détermination des saisons se fait à partir des solstices pour l’hiver et l’été et des équinoxes pour le printemps et l’automne. Mais là aussi, on fait intervenir les préoccupations et les travaux. Marceau Gast a parlé, à propos des touaregs de l’Ahaggar d’un calendrier de la faim, c’est-à-dire d’une division de l’année en fonction des disponibilités des ressources alimentaires ou de leur restriction. Ainsi, Tafsit, le printemps, est l’époque de la floraison et des récoltes de l’orge et du blé, c’est donc une période faste, Ewilen, l’été, est la saison chaude où l’on peut mourir de soif dans le désert, Awelan, l’automne, est l’époque de la récolte des dattes, du mil et du sorgho, c’est une période d’abondance. Tadjrest, l’hiver, est la saison froide durant laquelle la sève ne monte plus dans les végétaux où la nourriture se fait rare. Cette division se retrouve à peu près dans les régions du nord où les saisons sont liées aux activités agricoles et à l’abondance ou à la restriction des ressources. Ainsi, le printemps, tafsut dans tous les dialectes berbères, incarne le retour du beau temps et une reprise des travaux, l’été est la saison des chaleurs mais aussi des récoltes et des moissons, l’automne est la saison des labours et de la cueillette des principaux fruits, l’hiver est la mauvaise saison car elle est vide d’activités et symbolise la restriction et même la famine. Les rites de Yannayer visent justement à rompre le cycle de la restriction et de la faim. L’hiver n’est pas encore fini, mais déjà on perçoit les prémisses de la belle saison. Si on procède à des sacrifices sanglants, c’est pour fructifier la terre et la mettre sous la protection des forces bénéfiques, si on fait des repas copieux, c’est pour augurer d’une année d’abondance, si on procède à des changements, comme le remplacement des pierres du foyer, c’est pour annoncer le changement de cycle. Chaque saison est divisée en parties, en fonction des activités ou des caractéristiques du climat. Chaque région a sa répartition mais certains découpages sont communs. Ainsi, pour l’hiver, on relève partout une opposition entre deux grandes périodes : les nuits noires, période la plus froide et la plus néfaste et les nuits blanches, période d’accalmie, annonciatrice du retour de la belle saison. C’est l’opposition des udhan iberkanen / udhan imellalen des Kabyles, erhedh settefen / erherdh mellen des Touaregs, lyali lkahla/ lyali lbaydha des arabophones. Une autre période commune que l’on relève partout au Maghreb et au Sahara est celle des jours fastes et néfastes : al ḥussum (les jours pénibles) au Nord, sabaa (sous-entendu sbaa ayyam) au Sud. Les dates de cette période varient. Ainsi, à Ideles, en pays touareg, elles sont situées entre les quatre derniers jours de février julien et les trois premiers jours de mars julien. En Kabylie où on appelle ces jours timɣarin, les vieilles, la période varie du 28 février au 5 mars juliens. Les croyances pour la période sont les mêmes : il ne faut pas toucher aux instruments aratoires, il ne faut pas faire travailler les bêtes, etc. Ces divisions des saisons et ces croyances sont certainement les bribes du calendrier berbère primitif, calendrier réglé sur les rythmes des activités agricoles. La communauté des croyances, et parfois des dénominations, le fait remonter à la préhistoire, en tout cas à la période antérieure à la division dialectale de la langue berbère. L’adoption du calendrier julien n’a donc été que formelle puisque les Berbères n’ont emprunté aux Romains que la division de l’année en douze mois et les dénominations de ces mêmes mois. Les rites, les croyances et l’esprit général du calendrier sont berbères. Ces rites et ces croyances sont également transférés sur des fêtes musulmanes comme l’Achoura ou le Mouloud, intégrés dans la symbolique berbère du renouvellement et de la fertilité de la terre.
Que la lumière de Yennayer soit sur tous les Imazighen.

*Chercheuse et militante associative