Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Dans «l’Histoire et la Géographie», votre premier roman, on sent bien qu’il y a au fil du récit une forte proximité entre la narratrice et l’auteure, vous et votre vécu. Plus on avance dans sa lecture, plus on perçoit son substrat autobiographique ou, disons, son côté «histoire de famille» très prégnant. N’est-ce pas dans vos liens parentaux que vous êtes allée chercher la source ou la ressource de votre texte ?
Yasmina Azzoug : Les faits et la réalité (ou notre perception de la réalité) sont une matière première de choix pour l’écriture. Mais ce texte ne s’inscrit pas dans de l’autofiction pure ou de l’écriture du réel. Certaines choses sont «vraies», elles sont fausses hors de leur contexte ! S’il y a une part autobiographique, elle est très romancée.
Ce roman est mon premier et peut-être ai-je commencé par le plus intimiste. Lorsque la question de l’écriture s’est posée à moi, je me suis évidemment demandée qu’écrire ? Que dire après ces millions de pages déjà écrites avant moi ? Cela me semblait naturel et intuitif de parler de choses que j’avais vécues ou perçues ou fantasmées. J’ai pensé que je pourrais imaginer les espaces entre ces choses, entre les pointillés du non-dit.

Quelle explication avez-vous à cette quête du souvenir et de la remontée à des temps familiaux disparus ? Est-ce la recherche, d’une part, de vous ou est-ce la poursuite de quelque chose qui a déclenché chez vous l’envie d’écrire ? Un projet que vous avez, semble-t-il, longtemps ajourné après une carrière dans le marketing ?
C’est plutôt une forme d’hommage qui me tenait à cœur depuis longtemps. Cela a commencé en retrouvant de vieux papiers, des cartes postales, des photos. L’envie d’imaginer des passerelles entre tous ces souvenirs… parce que les livres ont une place essentielle dans ma vie. Parce que je tenais à donner, à voir et à entendre des parcours qui ont un écho profond en moi. Parce que je voulais contribuer, même très modestement, à l’écriture sur ce passé si présent. Tout cela a convergé à un moment et il a fallu que ça sorte.
Le temps et la mémoire sont deux sujets qui m’intéressent et qui sont éminemment des sujets d’écriture. Il y a plusieurs publications sur les effets de l’histoire coloniale en Algérie et sur la situation sociétale tout court. La génération de mes parents et de mes grands-parents a vécu des atrocités dans sa chair. Il y a une destruction ou une métamorphose de la mémoire et des souvenirs, c’est le travail intrinsèque du temps ; c’est aussi le travail des parties en présence, c’est aussi un travail intime, un instinct de survie peut-être pour continuer à avancer dans la vie et pour permettre aux enfants de naître et de vivre. On ne peut évidemment pas oblitérer l’impact que cela a sur les enfants qui viennent après. On sait que cette mémoire confisquée remonte un jour ou l’autre. Et la somme des mémoires individuelles et subjectives constitue des personnes, puis un pays. En l’occurrence pour certains, deux pays ! L’écriture tente de mettre du liant entre tout cela.

En racontant son histoire et celle des personnages qu’elle restitue dans un va-et-vient entre le présent et le passé, entre ce qui est et ce qui fut, l’héroïne ou la narratrice de votre roman fait le tissage d’un récit qui est le prétexte ou le contexte à un discours et un regard sur le pays, l’Algérie d’aujourd’hui. Cette perception qu’on tient des deux principaux personnages, Amar et Brahim, n’est pas franchement enthousiaste à certains égards. Certains diront qu’elle est négative, on pencherait plutôt pour un sentiment de désenchantement ou de dépit amoureux. D’accord avec ça ?
La guerre est une violence, qu’on la justifie ou non. Ce sont des corps arrachés à une vie, arrachés à eux-mêmes. Et même quand ils en reviennent, comment pourrait-on imaginer qu’ils en reviennent indemnes ? Mes personnages ont une vision ambivalente, une vision effectivement d’amoureux. Peut-être avaient-ils rêvé si fort et si beau, à juste titre, car ils étaient, ils sont, corps et cœur liés avec le pays, au sens littéral du terme : un pays pour y mourir, un pays pour en mourir. Cet attachement est une forme d’amour. Les désirs et les déceptions sont en conséquence. Vouloir se battre pour son pays, c’est se donner, comme en amour. Et c’est humain d’espérer un «retour» sur ce don, même si on ne donne pas pour recevoir.
Quand on croise un Algérien – partout dans le monde -, dans le métro, dans la rue, il vous parle de «son» pays, les larmes aux yeux. Il vous raconte les paysages, l’architecture des rues, les saveurs des fruits, les odeurs de la terre, la musique chaâbi, les vieux assis au café du coin comme un empilement d’années et de souvenirs, les cris, les silences, les regards directs ou qui se détournent, les rires qui éclatent soudainement et qui finissent en pleurs… Tout ceci nous mène à cette notion d’amant ou d’amante perdu(e), à un mélange de gâchis et de conviction que ce n’est pas inéluctable, que son pays, ce n’est pas «que» ça… J’ai voulu retranscrire cela dans mon roman, cette oscillation d’être, et qui fait que les personnages sont à fleur de peau… et à prendre avec des pincettes (rires) ! Je voulais dire cette contradiction en utilisant notamment la figure de Dj’ha pour relativiser les choses, les grossir et les tenir à distance avec humour. L’esprit algérien, c’est aussi cette malice et cette autodérision salvatrice.

Enfin, concernant l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui, on constate une convergence des générations. Ceux qui ont fait la guerre et ceux qui ne l’ont pas faite se rejoignent dans leurs désirs et leur attachement au pays. Leur emportement et leur rage sont à la hauteur de leur attachement viscéral, organique, charnel – cette chose intérieure qui les soulève, et pas seulement dans les stades de foot. J’ai écrit ce texte bien avant le début du Hirak et de nombreux écrivains dénoncent, depuis des années, un certain état de fait. La période évoquée dans mon roman est toute proche et a encore de fortes implications. «Les Arioulites» dénoncés par Brahim ne sont-ils pas les mêmes que ceux dont le Hirak voudrait #yetnahawga3 ?
Amar et Brahim vivent l’Algérie dans leur peau, la narratrice aussi. Tous ont des mots et sentiments sur le pays, qu’ils expriment entre mythe des origines, paradis réel ou fantasmé, et un présent vis-à-vis duquel ils ont, on l’a presque déjà dit, un regard ambivalent, tendre et féroce à la fois. Ce regard-là ne serait-il pas typique de celui de l’émigré (un mot passé de mode) ou de l’exilé qui ne reconnaît plus le lieu où il a vécu et d’où il est parti ?
Cette tendresse et cette férocité sont les revers de la même médaille : cet attachement viscéral que nous venons d’évoquer. Stendhal a écrit «Ce que j’aime dans les voyages, c’est l’étonnement du retour». Lorsqu’on part, on fait sans doute dans sa tête une photographie du lieu, tel qu’on l’appréhende. Les Algériens, pour beaucoup forcés à l’exil dans les années 70, ont quitté cette «photographie». Et elle était peut-être déjà un paradis perdu et fantasmé à ce moment-là. Ainsi leur exil devient-il une double peine de ne plus se reconnaître, ni ici, ni là-bas.
Le parcours d’Amar et de Brahim est assez emblématique. Toute leur vie, ils ont zigzagué entre la France et l’Algérie, comme un mouvement de balancier continu, et comme un don d’ubiquité particulier. D’où leur «spleen», fait de rires et de larmes. C’est comme s’ils avaient mené une double vie.
L’exil dans votre roman n’est pas uniquement physique ou géographique, ce n’est pas uniquement une question de lieu mais d’être aussi… De tentative de retour à quelque chose de définitivement disparu. On rappelle que toute l’histoire de votre roman démarre d’un lieu d’exil, Toulouse, même s’il ne l’est pas vraiment pour la narratrice qui semble s’y sentir bien…
La narratrice est ce que l’on appelle une Française «d’origine» (quel terme peu poétique, n’est-ce pas ?). Peut-être a-t-elle dépassé certaines postures qu’on aurait voulu lui imposer : choisir un camp unique, annihiler une partie de sa mémoire, «s’intégrer»… Les générations précédentes se sont battues et n’avaient peut-être pas toujours le choix. Comment mieux leur rendre hommage que d’être singuliers, riches d’une identité aux multiples facettes ? Aujourd’hui, à Toulouse ou ailleurs, l’identité ne peut pas être homogène ou imposée. Et c’est l’une des voies pour saisir cet exil d’être, un exil ontologique, donné à la naissance. Si Kateb Yacine a affirmé que le français était un butin de guerre, on pourrait aussi dire que notre patrimoine psychogénétique est une richesse.

Restons sur le roman et sur ce passage, sans doute emblématique, du discours férocement tendre que porte sur le pays la narratrice, dépositaire et chargée, rappelons-le des souvenirs de sa famille : «L’Algérie, dit-elle, c’est la cour des miracles ou peut-être l’atelier de Picasso.» C’est beau, mais cruel d’hésitation entre le foutoir et le lieu de création, non ?
Il suffit de lire quelques minutes les réseaux sociaux pour toucher du doigt cette situation paradoxale de l’Algérie. De Fellag à Mustapha Benfodil, en passant par un journal satirique comme El Manchar, pour ne citer que ceux-là, nous avons de bons reflets de la situation, ce mélange entre humour, lucidité, conscience, bouillonnement, système D… qui fait que les choses partent dans tous les sens, mais qu’elles adviennent quand même – «normal», dit-on en Algérie. De nombreux écrivains ou journalistes ont dénoncé les révolutions «avortées»… Picasso atomisait les codes artistiques de son époque, puis faisait la synthèse entre ces prédécesseurs et ses idées géniales ou monstrueuses. L’Algérie est composée d’une histoire plurielle et d’une géographie plurielle : D’jha se demanderait sans doute comment ne pas créer quelque chose à partir d’un matériau si riche.

Yema Yousra, khalti Kaouthar qu’on appelle Manie Twila, Houria, la grand-mère de la narratrice (la mère de la narratrice, c’est «Elle»)… Les femmes dans votre roman sont merveilleuses d’authenticité et de ténacité, «arrachant de la vie à la vie». Elles ont de «la gueule» et sont des «gueules», nous dit la narratrice. On imagine qu’elles ont réellement existé, n’est-ce pas ?
Demandez à n’importe quel Algérien s’il n’a pas tout ça dans son entourage ! Plusieurs lecteurs m’ont dit que chacune d’entre elles aurait mérité un roman à part entière. J’aime cette idée de femmes fortes en gueule et qui font les choses (pas juste «gueuler»). J’aimerais qu’on s’en souvienne un peu plus. Je suis parfois sidérée par la distorsion entre la liberté de nos «ancêtres» et une certaine vision actuelle. Ces femmes étaient dans la vie, dans la survie, dans le combat. Elles ne se posaient pas de questions inutiles ou antidatées. Leur corps et leur esprit étaient libres. Elles n’ont rien menacé, elles ont construit des jours et de l’avenir.

Ces femmes naviguent entre deux lieux opposés et qui finissent par presque se ressembler : Aïn Taya, solaire mais déclinante au fur et à mesure du récit, et Leveilley, toujours sombre, mais vivante de son bon peuple…
Les deux lieux sont très différents. Ils disent partiellement la complexité et la richesse de l’Algérie. Ils disent aussi les points de convergence. Les femmes sont une passerelle entre les deux, elles créent une vie commune. Plus généralement, Aïn-Taya fait figure d’une campagne pragmatique et Leveilley, d’un certain engagement idéologique. Ce sont des lignes de force qui s’affrontent et collaborent aussi.

On suppose que vous êtes sur un prochain roman. Allons-nous retrouver ces femmes (rires) ou serait-ce de nouveaux personnages pour une autre histoire ?
La question du second roman est cruciale. Faut-il faire une «suite» ? Il est vrai qu’on pourrait imaginer des vies à ces «fortes» têtes. J’aimerais aussi imaginer la vie de celle qui s’appelle «Elle» dans ce premier roman, elle est présente, mais discrètement. Or, elle aurait sans doute des choses à nous raconter. Au-delà de l’Algérie, j’ai plusieurs idées en tête, plutôt contemporaines. Il me faut désormais les inscrire dans un tissu narratif et de nouveaux personnages.

Quand on écrit, on lit forcément. Que lisez-vous actuellement ? Des auteurs davantage préférés que d’autres ? Une explication à cela ?
Il me semble que la plupart des écrivains sont des grands lecteurs. Je suis une lectrice des quatre saisons, je lis tout le temps et depuis très longtemps, aussi bien des romans que des essais. Je partage d’ailleurs une partie de mes lectures sur mon compte Instagram. J’aime trouver un équilibre entre le contenu du récit et le style. J’aime les auteurs qui ont la capacité à créer un monde singulier, souvent à partir de choses anodines qui vont basculer. Je suis une grande admiratrice d’Albert Camus, de Marcel Proust, Marguerite Duras, Georges Perec, Christian Bobin. J’ai beaucoup lu Dostoïevski, Murakami, Paul Auster, Stefan Zweig. En littérature algérienne, je citerai Salim Bachi, Mustapha Benfodil, Rachid Boudjedra, Aziz Chouaki, Mohammed Dib, Assia Djebbar, Mouloud Feraoun, Yasmina Khadra. Côté poésie, j’aime beaucoup Mahmoud Darwich et Abdellatif Laâbi. Il faudrait pouvoir tous les citer !