Professeur en Relations internationales, Yahia Zoubir apporte son éclairage sur la nouvelle donne diplomatique enregistrée depuis une semaine par le gouvernement espagnol qui s’est départi de sa position de neutralité dans le conflit au Sahara occidental.

Propos recueillis par Amirouche YAZID
Reporters : Comment avez-vous perçu la décision espagnole de se départir de sa position de neutralité et d’opter pour le soutien au plan d’autonomie du territoire sahraoui présenté par le Maroc depuis 2007 ?
Yahia Zoubir : Ce que l’Espagne a fait est vraiment surprenant. Malgré les trahisons dans le passé (le Traité Tripartite ou le soutien de Zapatero à la soi-disant autonomie), il était difficile d’imaginer que son gouvernement irait jusqu’à créer une crise politique interne en cassant le consensus national, se mettre à dos la société civile, dont la majorité soutient le peuple sahraoui, mettre en péril ses relations avec l’Algérie, un partenaire stratégique, et violer ses obligations juridiques internationales. Tout cela en échange d’une promesse que la monarchie marocaine aurait prétendument faite concernant Ceuta et Melilla pour contrôler les flux migratoires vers l’Espagne. Oui, malgré mes propres soupçons quant à la sincérité de la politique menée par les socialistes espagnols depuis l’instauration de la démocratie en 1976, je ne m’attendais pas à ce que Pedro Sanchez prenne une décision aussi irrationnelle. Il ne peut pas prétendre que sa décision est basée sur le réalisme politique, car c’est loin d’être le cas. Le réalisme dicte en fait que l’Espagne garde sa neutralité et maintienne son engagement à jouer un rôle constructif. Après cette décision insensée, est-ce que l’Espagne peut prétendre aux bons offices en faveur d’une solution négociée dans ce conflit ?

Qu’est ce qui pourrait motiver ce revirement de la position espagnole ?
Je pense que l’intimidation et le chantage marocain ont bien fonctionné. Le gouvernement marocain a mis beaucoup de pression sur les Espagnols, surtout après que le président américain Donald Trump ait reconnu le 10 décembre 2020 la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental dans le cadre des accords dits d’Abraham. Le Maroc voulait que l’Espagne prenne une décision similaire, c’est-à-dire une décision qui va à l’encontre de la légalité internationale et des propres intérêts de l’Espagne. Le Maroc a toujours joué astucieusement la carte de la migration, comme il l’a fait avec la carte du terrorisme au début des années 2000, pour changer la politique de longue date de l’Espagne sur le Sahara occidental. Il pourrait y avoir une autre raison derrière cette décision, mais seul le temps peut nous le dire. Peut-être la même raison qui a poussé l’Espagne à signer l’accord tripartite (Espagne, Maroc et Mauritanie) en novembre 1974 et à éviter la tenue d’un référendum par la suite.

Quelle implication de cette position espagnole sur le conflit opposant le Maroc et le Polisario ?
Je prévois une crise politique en Espagne. En 2008, lorsque Zapatero a cherché à vendre la notion d’autonomie, il y a eu une sérieuse opposition et il n’a eu d’autre choix que de suivre la ligne traditionnelle. Je pense que la société civile fera entendre sa voix et rejettera la position du gouvernement. On peut déjà voir la réprimande de certains officiels espagnols contre la décision de Sanchez. Même des diplomates espagnols, comme l’ambassadeur d’Espagne auprès de l’ONU, ont cherché à diluer la position du gouvernement.
Le conflit ne disparaîtra pas à cause de cette décision. La position du gouvernement espagnol ne nuira pas au Polisario, mais à sa propre image. De quelle sorte de crédibilité l’Espagne peut-elle se prévaloir ? Quarante-sept ans après son retrait humiliant, le peuple sahraoui lutte toujours pour son droit à l’autodétermination, qui repose sur les résolutions de l’ONU. Le tweet de Trump ne changera pas la nature du conflit. Si ce gouvernement ne tombe pas, l’image de l’Espagne en souffrira beaucoup, non seulement dans la région de l’Afrique du Nord, mais aussi en Amérique latine. Politiquement, la décision de Sanchez s’avérera préjudiciable aux intérêts de l’Espagne.
Quant au Polisario, sa lutte politique, juridique, ainsi que sa lutte armée légitime se poursuivront jusqu’à la consécration des droits du peuple sahraoui. De plus, la Cour de Justice de l’UE, la Cour Internationale de Justice, l’Union Africaine, l’ONU, toute nient la revendication du Maroc sur le Sahara occidental. Ceux qui soutiennent la revendication du Maroc semblent ne pas voir leur double langage concernant la souveraineté des Etats…

L’Algérie a décidé le rappel de son ambassadeur à Madrid pour consultations avec effet immédiat. Y a-t-il un risque de voir les relations politiques et économiques algéro-espagnoles connaître un coup de froid ?
Je pense que les relations algéro-espagnoles ont déjà été affectées et qu’elles le seront pendant de nombreuses années. Du côté algérien, l’Espagne ne sera plus considérée comme un partenaire de confiance. Lorsque les diplomates algériens commentent que la décision du gouvernement Sanchez est une trahison envers le peuple sahraoui, je pense qu’ils font aussi référence à la trahison envers l’Algérie. Je soupçonne que le gouvernement espagnol ne s’attendait pas à ce que la diplomatie algérienne réagisse à des décisions qui ne tiennent pas compte de ses intérêts nationaux comme cela fut le cas sous l’ancienne présidence. Peut-être s’attendait-elle à ce que l’Algérie, si accommodante à l’égard des intérêts de l’Espagne, ne réagisse pas à une telle décision du gouvernement espagnol actuel. En tout cas, une fois la confiance perdue entre deux partenaires, comme l’Algérie et l’Espagne, et dans ce cas je crois qu’elle l’est bel et bien perdue, la recouvrer prend généralement du temps.