Reporters : Que se passe-t-il en Libye ?
Yahia Zoubir :
La situation en Libye est complexe. Il n’est un secret pour personne que la complexité de la situation est due aux multiples interférences externes. C’est une vraie guerre de proxy (ou guerre par procuration). Les Emirats, l’Arabie Saoudite, la Russie (à travers le groupe Wagner), l’Egypte, ainsi que la France ont soutenu l’autoproclamé «maréchal» Khalifa Haftar, qui ne doit son autorité et statut qu’au soutien qu’il détient de la part de ses employeurs. Son armée nationale est un amalgame de milices, dont la prétendue mission est de lutter contre le terrorisme. En réalité, la mission de Haftar a été de prendre Tripoli afin de contrôler tout le pays, mais surtout de mettre la main sur les finances détenues par le gouvernement de Fayez Al-Sarraj qui préside le Gouvernement d’union nationale reconnu par la communauté internationale et soutenu par la Turquie et le Qatar. En avril, Haftar a voulu prendre Tripoli mais la résistance de Tripoli, puis l’intervention de la Turquie, ont déjoué ses plans et même plus, puisque les forces gouvernementales sont en train de le repousser vers son fief à l’Est. Il a accepté un cessez-le-feu qui n’est en fait qu’une ruse afin de reprendre des forces et assurer le soutien de ses patrons. Ayant bien compris la ruse, la Turquie dit n’accepter un cessez-le-feu que si l’armée de Haftar se retire de Syrte, une ville stratégique, car c’est à partir de celle-ci que Haftar pourrait lancer une contre-offensive.

Le président égyptien a prévenu que toute avancée des forces du GNA vers la ville de Syrte pourrait mener à une intervention «directe» du Caire. Comment analyser ce pic de tension ?
Le discours du président El-Sissi est un simple tapage pour dire que l’Egypte est présente, qu’elle est forte et qu’elle est prête à aller en guerre pour empêcher que Tripoli, avec l’aide de la Turquie, ne prenne Syrte. El-Sissi joue sur les sentiments arabes anti-ottomans pour rallier des pays arabes contre la Turquie. En même temps, il fait dérailler toute tentative de médiation, dont celle de l’Algérie, afin de se positionner en tant qu’acteur majeur alors que l’Egypte était silencieuse lorsque Haftar avançait sur Tripoli. De plus, il critique la présence des forces étrangères en Libye alors qu’il est un des serviteurs de ces forces étrangères.
En réalité, l’Egypte est dans une situation délicate car elle a un conflit majeur avec l’Ethiopie, qui projette de faire fonctionner son barrage hydroélectrique en juillet. Ce barrage sur le Nil Bleu réduirait le flux des ressources en eau de l’Egypte, plus que vitales pour son agriculture et sa population.
S’achemine-t-on vers un dangereux face à face Turquie-Egypte par Libye interposée avec les risques encourus par toute la région ?
Je ne le pense pas. J’imagine mal l’armée égyptienne se lancer sur deux fronts (Ethiopie et Libye), même s’il est improbable que la Turquie elle-même veuille se lancer dans une guerre contre l’Egypte. Et, même si l’Egypte peut compter sur l’Arabie Saoudite et les Emirats, il n’est pas certain que les Etats-Unis la soutiendraient contre un membre de l’Otan (malgré les tensions turco-occidentales).
De plus, la Turquie joue la carte de la légalité internationale puisqu’elle soutient le GNA. Les Etats-Unis soutiennent la Turquie afin d’affaiblir le rôle de la Russie. En fait, cette dernière minimise son implication dans le conflit arguant que le groupe Wagner est autonome.
Pragmatiste, Vladimir Poutine pourrait lâcher Haftar qui lui avait fait perdre la face en se désistant lors de la réunion de Berlin en janvier. Moscou cherchait à faire respecter un cessez-le-feu qui lui aurait permis de jouer un rôle de médiation et d’acteur international responsable.

L’Algérie reste un médiateur incontournable pour une solution interlibyenne, quelles sont, selon vous, les chances d’une solution qui préserverait l’intégrité territoriale de la Libye et les intérêts des Libyens ?
L’Algérie est sur une position respectable. Elle pourrait rassembler les parties libyennes qui souhaitent éviter la fragmentation de la Libye en plusieurs parties. Sa neutralité est indiscutable. Malheureusement, les forces externes à la région détiennent les moyens militaires sur le terrain.
Elle aurait pu jouer un rôle conséquent en 2012 et même 2014, mais la diplomatie algérienne à l’époque était pratiquement paralysée… Cela dit, son activisme actuel pourrait porter ses fruits puisqu’elle a une bonne connaissance de la société et des acteurs libyens et son expérience dans les conflits internationaux pourrait servir de base pour enclencher un processus, certes difficile, de résolution du conflit.