Propos recueillis par MILINA KOUACI
Reporters : Nous célébrons aujourd’hui le Nouvel an amazigh. Quel sens donner à cet événement en 2022 ?
Yahia Bellil : La célébration du Nouvel an amazigh est une réalité nationale. Sa transmission de génération en génération renforce le sentiment d’appartenance à une aire géographique très vaste. Le cheminement du calendrier amazigh, à l’origine de cette fête de Nouvel an nord-africain, montre la profondeur de la symbolique de Yennayer et de la nécessité de lui donner tout son sens afin de réconcilier le monde amazigh avec son histoire ancienne et les repères sur lesquels la société amazighe est fondée. Selon, le Pr. Mohamed El Hadi Harech, «le calendrier amazigh est plus ancien que les calendriers romain et égyptien, contrairement à certaines études qui affirment que le calendrier amazigh découle du calendrier romain». Encore une fois, nous devons connaître en profondeur l’histoire et la civilisation amazighes. A ce titre, Yennayer 2972 doit ouvrir de vraies perspectives pour l’amazighité dans toutes ses dimensions. Ce sera le vrai ciment de l’unité nationale.

Yennayer est certes consacré fête nationale. Mais, nombreux sont ceux qui considèrent que derrière cette consécration, le bilan est encore à parfaire en matière de défense et de promotion de la langue, notamment par le biais de l’Education nationale et l’institution scolaire…
Il s’agit là d’avancées considérables, en comparaison avec l’ère du parti unique. Mais, très peu a été fait par rapport à ce qui doit être fait pour la redynamisation de l’amazighité. Tamazight à l’école souffre de la marginalisation institutionnelle. Elle demeure langue optionnelle qui n’est protégée par aucun texte de loi, à commencer par la loi d’orientation de 2008 qui lui donne un statut de patrimoine à promouvoir. En tant que praticien de tamazight, j’aimerais qu’elle soit une langue à part entière, comme langue enseignée et comme langue d’enseignement. Ce serait dommage que la future loi d’orientation n’aille pas jusque-là. Mais ce sera un coup de boutoir de plus contre tamazight.

Sur la question de l’enseignement de tamazight à l’école, quelle évaluation sérieuse peut-on faire à près d’une décennie après sa reconnaissance comme langue nationale et officielle du pays ?
A présent, aucune étude sérieuse n’a été entreprise par les pouvoirs publics en vue de situer tamazight par rapport à des variables dressées sur des considérations scientifiques. Depuis son accès au statut de langue officielle, aucun texte de loi n’est venu consolider sa position. Aucune loi organique n’a suivi malgré les sonnettes d’alarme tirées par les défenseurs de l’amazighité. Au lieu d’aller de l’avant dans le sens de l’histoire, certains cercles des pouvoirs en place s’agitent à expliquer que l’officialisation de tamazight doit être remise en cause au lieu d’en finir avec l’injustice institutionnelle.
Il y a, certes, des décisions à saluer à l’exemple de la création d’un centre de recherche à l’université Mira de Béjaïa et la création du prix du Président de la République qui sanctionne les bons travaux de recherche en amazigh. Mais cela demeure insuffisant. Tamazight a trop subi ; il lui faut un plan Marchal pour pouvoir faire face à l’adversité multiple qu’elle affronte quotidiennement et sur tous les plans.
A présent, tamazight n’est pas langue officielle. L’Etat est simplement chargé de la promouvoir pour devenir langue officielle, on ne sait quand. Donc, pas de bilan du moment qu’elle n’a pas commencé à jouir de ce statut de langue officielle.

Cette question nous amène à d’autres questions sur le sort de l’Académie de tamazight. Où en est-on aujourd’hui en ce qui concerne cette institution censée être au coeur de la promotion et de la diffusion de la langue ? Pourquoi ce silence autour de l’Académie, quatre ans après sa création ?
La création de l’Académie amazigh est diversement appréciée et les arguments pour et contre valent ce qu’ils valent. Mais depuis l’annonce de sa composante, on n’a rien vu venir. Le silence qui a suivi ne peut être expliqué que par ce contexte de Hirak et de la Covid-19. Le gel de l’action de l’Académie amazighe est dû, à mon sens, à un manque de vision politique linguistique et à l’absence de volonté de faire de l’amazighité un vrai pilier de l’identité algérienne. Le pouvoir ne sait pas comment son jacobinisme ambiant cohabiterait avec un bilinguisme qui tarde à naître, mais déjà vu comme menace plutôt que comme enrichissement.

L’année scolaire 2021-22 a été entamée sur fond de polémique. Des inspecteurs et enseignants de tamazight ont dénoncé la programmation de tamazight en dehors des plages horaires officielles avant que le ministère de l’Education ne se rattrape et rectifie le tir. Pourquoi ce couac si c’en est un ? Quelle est aujourd’hui la nature du débat entre enseignants et pédagogues sur la manière d’enseigner cette langue ?
Le problème n’est pas pédagogique. La technique est une affaire très simple. L’enseignement des langues est l’affaire de spécialistes et la littérature pédagogique offre de multiples solutions pour chaque cas de figure. C’est la politique qui pose problème. Le discours en faveur de tamazight est très superficiel dans la mesure où la loi fondamentale, la loi d’orientation de 2008 en l’occurrence, ne fait pas de tamazight une matière à part entière. A chaque crise, tamazight perd du terrain. L’exemple des «couacs» en période de la Covid-19 montrent le mauvais rapport qu’entretient le pouvoir avec tamazight. On décide naturellement de la disqualification de tamazight dans les emplois du temps des élèves, en mettant de côté toute la symbolique de cette langue née sur cette terre il y a des millénaires.

L’enseignement de tamazight demeure facultatif en raison de la circulaire 2008 de l’Education. Certains demandent à ce que son enseignement devienne obligatoire. Etes-vous pour cette revendication ? Et pourquoi ?
Comme je l’ai déjà souligné, la loi d’orientation de 2008 fait de tamazight une langue mineure. Quant à l’apprentissage de tamazight, le bon sens veut que toute option doit être mûrement réfléchie. Un enseignement qui n’ouvre pas de perspectives ne peut gagner facilement l’adhésion des parents et des élèves. Je trouve, encore une fois, que le problème doit être résolu politiquement. On ne peut pas accuser les Amazigh de tous les maux et faire accepter leur langue à une population poussée à l’hostilité de tout ce qui ne va pas dans le sens d’une arabisation-salafisation forcée. Il faudra d’abord réconcilier l’Algérien avec toutes les dimensions de son algérianité. C’est l’effort national à consentir avant toute action. Sans cela, l’obligation sera vécue comme une offense gratuite qui engendrera des réactions hostiles et des résistances organisées.
Me concernant, à chaque fois que je discute avec des arabophones, ils inscrivent volontiers leurs enfants aux cours de tamazight. L’hostilité relayée par la presse et les réseaux sociaux est l’expression de cercles restreints qui manipulent les gens, faute de discours d’apaisement diffusé à grande échelle. L’Etat a le devoir de généraliser l’enseignement de tamazight. Les voies et les moyens sont en sa possession et non pas entre les mains des enseignants de cette langue.

Que répondez-vous à ceux qui disent que la généralisation de l’enseignement de tamazight, qui est une langue polynomique, n’est pas encore normalisée pour figurer au programme obligatoire de l’Education nationale ?
Encore une fois, c’est à l’Etat qu’incombe le devoir de la généralisation de l’enseignement de tamazight. C’est à lui de mettre en place les dispositifs adéquats, conformément à l’esprit de la Constitution. A présent, tamazight se présente sous forme d’un ensemble de parlers ou langues régionales. Dans le cadre de la loi de 2008, le problème posé par cette diversité est vite pris en charge. Chaque région enseigne sa variante. Ailleurs, l’enseignant enseigne la variante qu’il maîtrise le plus. Cela doit-il constituer la solution absolue ? On ne sait pas. Les concepteurs des nouveaux programmes d’enseignement, en cours d’élaboration, doivent avoir réfléchi à ce genre de problèmes ; le ministère de l’Education nationale a sûrement fait des propositions dans ce sens.

Dans le domaine de la recherche, plusieurs accords ont été faits entre des universités et des centres de recherches pour la promotion de tamazight. D’abord une question sur le niveau et la qualité de la recherche dans ces centres : Où en sont-ils ? Selon vous, peuvent-ils baliser le terrain à l’Académie de langue amazighe ?
N’étant pas associé à ce genre de rencontres, je suis les choses à travers la presse. Je ne sais pas ce qui se fait dans ces centres. Cependant, les productions du HCA et du CNPLT répondent en partie aux préoccupations du personnel enseignant de tamazight.

Concernant les accords liant des universités à des centres de recherche, on attend toujours des produits à exploiter sur le terrain. Quant à leur utilité sur le plan académique, je laisse le soin aux académiciens de l’apprécier.
Parmi les questions qui semblent ne pas faire consensus sur la manière de promouvoir et généraliser la langue, les oppositions qui existent entre les partisans d’une graphie latine et les défenseurs d’une graphie en caractères arabes. Comment régler ce consensus ?
Oppositions, dites-vous ? Entre qui et qui ? La quasi-totalité des gens qui œuvrent pour le développement de tamazight utilisent le caractère universel, dit latin. Une petite frange utilise les tifinaghs, notamment dans l’enseignement dans le pays touareg. Le caractère arabe n’est utilisé nulle part à présent. Il a été adopté par des religieux, pour des besoins de diffusion de l’islam ibadite et l’islam soufi, mais c’est ancien. Plus maintenant. Le débat là-dessus est normalement clos. Il y a des études sérieuses qui plaident pour les deux premières, mais aucune sur la troisième option qui ne vit que le temps d’une diversion qui s’estompe très vite.
Le débat, alimenté scientifiquement par les amazighisants et idéologiquement par des arabisants risque de connaître des épisodes houleux tant que ces derniers continuent à parler de rapport de force, comme s’il s’agit d’une question de nombre et non pas de bon sens. Ils font tout pour avoir la majorité au sein de l’Académie de tamazight à l’arrêt, pour le moment.
Beaucoup de gens pensent que ce sera l’affaire des scientifiques et du marché. J’estime, quant à moi, que l’adoption définitive du caractère universel rendra service à cette langue qui a failli disparaître sous les coups de boutoir de gouvernants nord-africains très mal inspirés. Les tifinaghs doivent être développées et utilisées pour témoigner de notre passé.

Depuis l’officialisation de la langue, on voit sur les frontons des établissements officiels du pays des inscriptions en caractère tifinagh sans que beaucoup n’en comprennent le sens et certains affirment même que ces inscriptions ne sont pas standardisées. Qu’en pensez-vous ? N’y a-t-il pas urgence d’un dictionnaire arabe-français-tifinagh ?
A l’école, on n’enseigne pas les tifinaghs, et c’est une erreur. L’école doit préparer les enfants à se socialiser avec ces lettres amazighes qu’on utilise dans notre environnement immédiat. Sans initiation à la lecture d’énoncés en tifinaghs, c’est clair, l’accès au sens reste problématique. Il est vrai que la transcription en caractères tifinagh n’est pas unifiée. Les tifinagh touarègues sont restées celles des temps anciens. Celles de l’IRCAM sont aménagées et adoptées officiellement au Maroc. Celles de l’Académie berbère des années soixante-dix continuent à être utilisées en Algérie.
Outre ces considérations, les plaques et frontons écrits en tifinagh sont parfois très mal transcrits et les traductions faites à partir de l’arabe et du français sont très approximatives. Des fois, on prend un énoncé en arabe et on le transcrit tel quel en tifinagh. Cela se fait même dans les génériques des «mousselsel» et émissions diffusés sur TV4. Vous voyez, il y a beaucoup à faire.
Le problème sera réglé par étapes au niveau des pays concernés par l’amazighité ; par la suite, une coordination entre ces pays est nécessaire pour une transcription usuelle en tifinagh pour toutes les langues amazighes, unies et diverses en même temps.

Tamazight est une préoccupation certes, nationale, mais elle est aussi nord-africaine. Où en est-on, selon vous, dans les autres pays de la région en ce qui concerne son enseignement ?
Elle est transnationale même. Tous les pays d’Afrique du Nord et du Sahel sont concernés par le fait amazigh. Seulement, l’enseignement de tamazight n’est pas fait sur des bases scientifiques et des considérations politiques saines.
En Algérie, l’enseignement de tamazight répondait, au début, à une préoccupation politique qui consistait à soustraire la revendication identitaire des mains des opposants au pouvoir. Cela a évolué depuis. Tamazight, promue langue officielle en 2016, reste une langue régie par une loi datant de 2008.
L’introduction de tamazight dans le système éducatif, menée dans la précipitation, sans stratégie clairement définie, a montré des lacunes sur plusieurs plans. Le MEN prévoit un enseignement par variantes, en fonction des localités respectives du pays, jusqu’à la fin du 3e palier. A partir de la première année secondaire, les variantes enseignées devaient progressivement fusionner pour un enseignement d’une langue unifiée.
Dans les faits, la première épreuve du Brevet d’enseignement moyen a eu lieu en juin 2007, celle du baccalauréat, en juin 2008. Bien après la fin de l’école fondamentale. C’est dire que les résultats des prévisions, quand celles-ci deviennent effectives, arrivent longtemps après les échéances fixées ; c’est-à-dire, après la disparition des contextes dans lesquels ils étaient attendus. On voit bien, à présent, qu’en ce qui concerne la langue scolaire, commandée sans référence à des études sérieuses et promue au titre d’objectif à atteindre, le but n’est pas encore atteint.
J’espère que la marginalisation causée par la loi d’orientation de 2008 sera levée rapidement et que l’Etat prendra en charge réellement l’enseignement de tamazight conformément à un vrai statut de langue officielle. Si les institutions mises en place en faveur de tamazight, comme le HCA, le CNPLT, l’académie pour tamazight et le centre de recherche de Béjaïa conjuguent leurs efforts avec le MEN et l’université, la vision deviendra plus claire et l’action plus bénéfique dans tous les domaines. Cela permettra à tamazight de rentrer dans les institutions de l’Etat. J’espère que la volonté de l’Etat s’exprimera là-dessus.
Cependant, l’objectif assigné à l’Académie de langue amazighe pourrait faire beaucoup de mal à tamazight. On veut créer une langue unique qui sera officialisée. C’est la mission dévolue à l’IRCAM au Maroc.
Au Maroc, l’enseignement de tamazight semble moins coté. Le problème tel que posé et la solution adoptée ne font pas consensus. L’institution scolaire enseigne une langue amazighe créée à partir de parlers locaux ; autrement dit, pour paraphraser une amie, on a créé une koinè berbère marocaine supra-dialectale. A ce couac interne, s’ajoutait l’hostilité du gouvernement islamiste de Benkiran. A l’avenir, les pouvoirs publics vont sûrement se rattraper, poussés par le bon sens à se ressaisir. Malgré tout, l’IRCAM fait du bon travail, d’autres organismes aussi. Ils vont dans le sens d’un enseignement progressif de la langue standard unifiée. Là où il y a erreur, les chercheurs proposent des solutions. On peut adhérer ou non à cette démarche ; tout de même, la vision a le mérite d’être clairement exprimée. Encore une fois, dans les deux pays, il y a un problème de lois organiques qu’il faudra résoudre sur la base d’une véritable réconciliation du peuple avec son histoire. On voit bien que l’islam ne nous a pas tous arabisés.

Que répondrez-vous à ceux qui prétendent que tamazight n’est qu’ un dialecte ou langue mixte qui ne mérite pas d’être enseignée ou d’avoir le statut de langue nationale et officielle ?
L’hostilité était plus virulente dans le passé. Au temps du parti unique, on a vécu l’enfer. Beaucoup de militants culturalistes avaient payé cher leur engagement en faveur de l’amazighité. Mouloud Mammeri a été marginalisé par l’université pour avoir réclamé l’enseignement de tamazight. Et maintenant que cette langue est officielle, depuis 2016, on peut dire tout ce qu’on veut : patois, dialecte ou non langue. Cela importe peu. C’est juste un discours éphémère de certains cercles passéistes qui fuient la réalité. Voyez l’exemple de cet historien qui, pour tromper son monde, a même avancé que le mot «amazigh» est une création française. C’est le prolongement du discours ulémiste qui ne reconnaissait aucune existence effective à tamazight.
Or, on sait tous que la distinction entre «dialecte» et «langue» n’est jamais linguistique mais purement politique. Les sociolinguistes disent que toute langue prestigieuse était à l’origine un dialecte qui a bénéficié de certains privilèges (standardisation, moyens divers). Tamazight, qui a traversé les temps, possède tous les attributs d’une langue vivante. Avec peu de moyens, elle saura rattraper le retard accumulé. Tout est question de volonté.