Au commencement était le verbe, et le verbe chez Waciny Laredj, c’est comme une seconde nature. Le verbe pour lui est international et va de la langue de Molière à celle de Shakespeare, en passant par le langage de Cervantès. Le verbe pour Laâredj c’est aussi un exutoire, une porte de sortie vers le destin, ce même destin auquel « personne ne peut échapper », surtout pas le héros de son dernier roman, José Orano, ou Youcef l’Oranais, qui promène sa vie et son destin dans El Bahia des années 50 aux 60 du siècle dernier.

« Plusieurs de mes confrères écrivains m’ont reproché de ne pas écrire sur la guerre d’Algérie, de ne pas m’y consacrer dans une période qui a vu naître le soulèvement algérien. Je n’ai pu répondre que celui qui veut écrire sur la guerre d’Algérie le fasse ».
Pour l’occasion, le père de « La maison andalouse » revient sommairement sur les épisodes sanglants entre le MNA et le FLN et s’interroge : « Et si le parti de Messali Hadj l’avait remporté, l’Algérie aurait-elle eu la même histoire ? J’en doute. En tout cas, l’histoire est toujours écrite par le vainqueur, et les écrivains, moudjahid ou homme de lettres sanctifient sans cesse cette période et ses acteurs, alors que tout le monde savait que des querelles intestines fatales s’étaient déroulées pendant et après la guerre. Comme dans toute révolution, il y a eu des bavures, des assassinats, et l’on cherche toujours à les occulter ». Le natif de Tlemcen ouvrira une parenthèse pour relater l’assassinat, entre autres, de Abane Ramdane par ses pairs.
Il fera aussi un clin d‘œil à l’inoubliable roman de Tahar Ouettar, L’as, qui lui a valu beaucoup de problèmes dans les années 1970, car « l’auteur a été le premier à écrire sur la guerre d’Algérie sans voile aucun, où ses héros sont des hommes comme les autres » et non des demi-dieux.
Et justement, à-propos de révolution, Waciny Laâredj ne s’est présenté au théâtre Mohamed Tahar Fergani que la matinée de samedi, le jour de sa dédicace de son dernier roman, Les gitans aiment aussi.

Les gitans, ces hommes libres
« Je n’ai pas voulu rater la journée du Hirak à Alger, c’est pourquoi je n’ai pris le vol que ce matin ». Une vente dédicace organisée par le club « El Mizhar », créé par l’homme de théâtre Redha Houhou, repris, du moins le nom, par le président de dudit club, Mohamed Zetili, homme de lettres, anciennement journaliste au quotidien arabophone An Nasr, directeur de la culture, et plus récemment directeur du théâtre de Constantine qu’il a quitté après un malentendu avec Azzedine Mihoubi, alors ministre de la Culture sur la baptisation de l’opéra de Constantine au nom du chantre du malouf. Zetili s’y était opposé, et il a dû quitter son poste pour sa « rébellion ».
Il n’a pas changé d’avis, apparemment, car sur la banderole n’était inscrit que le nom du club El Mizhar et… le théâtre régional de Constantine !
Qu’à cela ne tienne, cela n’a pas empêché Waciniy Laâredj, toujours coiffé d’un Panama impeccable, de nous faire accompagner sur les traces de José dans les méandres d’Oran qui parlait plus espagnol que français. Le héros de « Les gitans aiment aussi » est un matador, gitan, faisant partie d’une population honnie et pourchassée à travers les fourberies de l’histoire de ce peuple originaire de… l’Inde. « Hitler les a considérés comme des infra humains, car ils ne répondaient pas à ses critères de la race aryenne. Des milliers sont passés par les fours crématoires, et presque personne n’en parle », spécifiera l’auteur de Le livre de l’Emir. Il surprendra l’assistance en Nicolas Sarkozy qu’il qualifiera de nazi, « car lui aussi avait, lors de son passage en politique, pratiquement pourchassé les gitans et n’avait pas hésité à les renvoyer (en Roumanie : ndlr).
Pour en revenir au roman de Waciny Laâredj, c’est pratiquement une ode à la liberté, au destin et à la mort. La destinée de José qui, chaque jour, doit tuer ou être tué dans les arènes sanglantes d’Oran, face au taureau, face à la mort, face à son destin. C’est aussi un tableau du mode de vie des gitans en Algérie, à Oran pour être plus précis, un peuple qui considère que partout où il se trouve « le ciel au-dessus lui appartient, et la terre qu’il foule est sienne ».
Waciniy Laâredj, l’écrivain épris de liberté comme son héros gitan, est actuellement entre Alger et Paris où il dispense le savoir au sein de plusieurs universités. « Je vis de mes activités universitaires, et ça suffit largement à mon bonheur, dira-t-il. Les rentrées de la vente de mes ouvrages vont directement aux enfants cancéreux », une facette de l’homme au Panama qu’on ne connaissait pas, mais que l’on soupçonnait quand même, l’écrivain ayant toujours eu le cœur sur la main.