La vie est le meilleur scénariste du monde, comme le dit souvent le grand cinéaste français Claude Lelouch.
La pandémie de la Covid-19 a bouleversé nos vies et notre monde. Aucune œuvre artistique de fiction n’aurait
pu prévoir le script tragique que nous avons vécu durant ces trois longues années. Nous sommes les survivants
d’une immense tragédie naturelle, unique dans l’histoire
de l’humanité et plus rien ne sera comme avant.

Reportage de Farid Cherbal, professeur en génétique du cancer, USTHB, Alger
J’ai passé trois longues années à la maison à Alger, à travailler en mode distanciel, face aux écrans de mes ordinateurs, donnant mes séminaires aux étudiants de master, encadrant les doctorants-chercheurs sur la plateforme Google Meet et participant aux congrès virtuels de l’Association américaine pour la recherche sur le cancer (AACR) et de la Société américaine de génétique humaine (ASHG). La vie durant ces trois années était souvent rythmée, avec les nouvelles des décès tragiques, à cause de la Covid-19, de proches parents et de certains de nos valeureux, brillants et regrettés collègues de l’USTHB et de toutes les universités du pays. En ce mois d’octobre 2022, Thank God, comme on dit en anglais américain, je reprends enfin mes voyages entre Alger-l’Europe et l’Amérique dans le cadre de mon travail de directeur de recherche d’un projet de recherche sur les cancers héréditaires dans la population algérienne que nous poursuivons depuis 2006, à l’USTHB (Alger). Je vais participer au 97e Congrès annuel de la Société américaine de génétique humaine (ASHG) qui va se dérouler à Los Angeles, Californie, du 25 au 29 octobre 2022. Récit d’un retour en Amérique et à la vie en présentiel, après la pandémie de la Covid-19.

Aéroport de Frankfurt, 25 octobre, 5H du matin
Je voyage seul dans les wagons du train-skyline qui m’emmène vers la zone Z du terminal 1 où je dois prendre un avion de Lufthansa pour aller à Los Angeles. Je prends des photos. La ville monde-aéroport de Frankfurt où on parle toutes les langues et qui ne dort jamais, porte les stigmates de la pandémie de la Covid-19 et de la grande crise politique, économique et énergétique mondiale actuelle. Je retrouve, enfin, la tribu des nomades numériques, connectés en permanence sur Google, qui prennent le petit déjeuner à Frankfurt, déjeunent à New York et dînent à Pékin. La ville monde-aéroport de Frankfurt me rappelle toujours les films des années 70 et 80 du grand cinéaste allemand Wim Wenders avec les personnages vivant entre l’Europe et l’Amérique et qui sont à la recherche du script de leur vie et du cinéma des pères fondateurs d’Hollywood. Au fil du temps, je suis devenu comme les personnages des films de Wim Wenders, vivant entre l’Algérie et l’Amérique, à la recherche des causes génétiques des cancers héréditaires chez les familles algériennes. En parlant de cinéma, je repense au maître et archéologue de l’image, Jean Luc Godard qui est décédé le 13 septembre 2022, à Rolle, en Suisse. Il a rejoint dans un dernier plan séquence Fritz Lang, Federico Fellini, François Truffaut, Ingmar Bergman, Michelangelo Antonioni, Jean Seberg, Anna Karina et Michel Piccoli sur l’étoile du cinématographe. Jean Luc Godard disait avec regret que le cinéma est une science, et on ne s’en est pas servi. En 62 ans de carrière, il va utiliser à la perfection, la caméra comme un microscope électronique pour sonder l’âme tourmentée du monde moderne. Il va remodeler le cinéma des pères fondateurs d’Hollywood et rejoindre Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni dans le script historique du cinéma moderne. Jean Luc Godard aurait sûrement apprécié l’excellent film « Nomadland » de la réalisatrice d’origine chinoise, Chloé Zhao, avec la sublime actrice Frances McDormand, sorti en 2020. Le film est une adaptation du livre-reportage de la journaliste et enseignante universitaire Jessica Bruder à l’école de journalisme de Columbia à New York. Le livre raconte l’émergence d’une nouvelle communauté de nomades dans une Amérique post crise financière des subprimes de 2008, ravagée par les politiques économiques néolibérales sauvages qui ont été initiées par le président Ronald Reagan dans les années 1980. Ces nouveaux nomades sont essentiellement des retraités, vivant dans un dénuement économique et social tragique, n’ayant pas de moyens financiers pour louer une maison ou un appartement. Ils voyagent en permanence à travers l’Amérique et vivent dans leurs mobil homes et mini-vans aménagés dans des parkings. Ces nouveaux nomades du XXIe siècle font des travaux précaires et saisonniers dans les hangars des géants de la distribution par internet, comme Amazon.

Airbus 340-300 de Lufthansa en direction de Los Angeles, 25 octobre, 13H40
En premier, merci infiniment, à la dynamique et excellente équipe algérienne du bureau Lufthansa Algérie qui m’accompagne depuis 2006, dans tous mes voyages en Europe et en Amérique, de me permettre d’arriver à temps à Los Angeles le 26 octobre, pour la présentation de notre travail de recherche sur la génétique des syndromes polyposiques héréditaires chez les patients algériens durant le 97e congrès annuel de l’ASHG. A l’entrée de l’avion, je remarque que toutes les hôtesses de Lufthansa qui vont encadrer notre voyage portent avec rigueur le masque respiratoire réglementaire N95 contre la Covid-19, rappelant que l’épidémie est loin d’être maîtrisée aux Etats-Unis avec 16 364 nouveaux cas et 178 morts le mardi 25 octobre, selon le site worldometers covid. Un grand nombre de voyageurs ont porté un masque de protection contre la Covid-19 durant tout le voyage, montrant ainsi un strict respect aux recommandations du CDC américain (Centre de contrôle des maladies). L’échantillon des voyageurs qui voyagent dans l’avion est très représentatif de la diversité ethnique et culturelle de la ville de Los Angeles. Ma voisine dans l’avion est une jeune étudiante de Los Angeles en hôtellerie et qui revient d’un voyage de deux semaines en Croatie. Elle rêve de devenir une grande cuisinière spécialisée dans la cuisine méditerranéenne à Los Angeles. En survolant l’Islande et l’Arctique, je remarque les dégâts du réchauffement climatique sur ce pays et cette région. Je remarque aussi le déclin accéléré des glaciers emblématiques de cette magnifique terre qui est le désert de glace de l’humanité.

Aéroport LAX de Los Angeles, 25 octobre, 17H
L’airbus 340-300 de Lufthansa après avoir survolé la ville de Los Angeles, éclairée par une magnifique lumière d’automne qui rappelle un tableau de Manet, atterrit sur la piste du légendaire aéroport de Los Angeles baptisé LAX. Les formalités d’entrée aux Etats-Unis sont extrêmement rapides à l’aéroport LAX. La femme au guichet du border and customs protection (service qui combine un travail de police des frontières et de douanes aux Etats-Unis) m’a demandé l’objet de ma visite à Los Angeles et tous les documents nécessaires à ma visite. Tous les voyageurs se retrouvent dans les bus qui assurent des navettes gratuites pour les déposer dans un grand parking réservé aux taxis de Los Angeles et de la société de transport par taxis Uber, située à un kilomètre de l’aéroport

Los Angeles, 25 octobre, 18H30
Le taxi qui m’emmène vers le quartier du nord de La Brea avenue, situé sur les collines d’Hollywood central où je vais habiter, à côté de la légendaire Walk of Fame (promenade des célébrités) de Hollywood Boulevard et Sunset Boulevard, traverse la ville en un long plan séquence, qui rappelle le film « Collatéral » de Michael Mann, sorti en 2004. Je vais profiter de mon séjour en Amérique, pour scanner le disque dur de la société américaine post-Covid-19 et qui va vers des élections législatives de mi-mandat historiques, qui auront lieu le 8 novembre. Des poussières d’étoiles, au couleur sépia qui forme la nuit, enveloppent la ville-monde de Los Angeles. Il fait un bel automne en Californie. n