Alors qu’elle était attendue pour aujourd’hui comme une nouvelle occasion susceptible de réchauffer les relations entre l’Algérie et la France, la visite à Alger du Premier ministre français Jean Castex n’a pas eu lieu. Une visite prévue à l’occasion d’un Comité intergouvernemental franco-algérien (CIHN), et dont l’annulation a été décidée jeudi, puis annoncée dans la soirée par les services de Matignon, non sans créer la surprise dans les rangs de l’opinion publique et des observateurs.

Par Feriel Nourine
Ceci d’autant que le motif de la Covid-19, invoqué officiellement pour justifier cette décision, prend rapidement la forme d’un raccourci politiquement correct et laisse transparaître d’autres raisons plus profondes dès qu’il est confronté aux explications fournies par les médias français qui ont annoncé l’information.
Evoquant un report de cette visite après une demande d’Alger, ces médias expliquent que les autorités algériennes ont riposté de la sorte face à la taille de la délégation ministérielle française qui devait effectuer le déplacement en Algérie. Celle-ci, en effet, a été réduite à trois ou quatre ministres, alors qu’un CIHN mobilise d’habitude beaucoup plus de ministres, comme en témoigne la présence de huit ministres dans la délégation algérienne présente au dernier comité tenu à Paris en 2017.
«Le format de la délégation n’est pas à la hauteur, selon Alger», a indiqué à la presse locale une source diplomatique française, avant qu’une source algérienne ne confirme cette version des faits en soutenant que «la visite a été réduite à une seule journée et la délégation à quatre ministres». Les «raisons sanitaires» mises en avant par le Premier ministère français, et qui auraient mobilisé dans leur pays certains ministres figurant sur la liste initiale pour cette rencontre de haute importance, ne semblent donc pas avoir suffi à convaincre la partie algérienne, d’où la demande du report que lui attribuent certaines sources des deux pays cités par la presse française, alors qu’aucune déclaration officielle d’Alger n’est venue depuis jeudi communiquer sur l’annulation inopinée d’un événement décisif en cette période de blocage des relations entre les deux pays.
Le CIHN, cinquième du genre depuis sa mise en place en 2012, était, en effet, inscrit en droite ligne avec les efforts de réchauffement des relations bilatérales entrepris par les présidents Abdelmadjid Tebboune et son homologue français Emmanuel Macron. Au menu du rendez-vous figuraient les dossiers de coopération économique et d’investissement français en Algérie, le CIHN, mais aussi des dossiers liés à la sécurité et à la lutte antiterroriste dans le Sahel.
Sauf qu’à défaut d’être réellement accompli et d’atteindre les objectifs qui l’ont provoqué, le déplacement de Jean Castex en Algérie s’est finalement transformé en véritable rendez-vous raté, alors que pareille opération devait permettre de booster les efforts des présidents algérien et français. Pis encore, son annulation surprise témoigne de la fragilité toujours dominante dans les relations assez particulières entre les deux pays, empoisonnées par le lourd dossier de la mémoire, mais aussi par les divergences de points de vue dans certains dossiers de politique internationale de proximité, dont notamment celui du Sahara occidental, où l’Algérie défend fermement le projet d’un référendum d’autodétermination qui permettrait aux populations sahraouies de dire si elles souhaitent l’indépendance ou si elles veulent être rattachées au Maroc, alors que la France soutient le plan d’autonomie marocain au Sahara occidental. Deux perceptions du dossier sahraoui diamétralement opposées et que certains analystes ne manquent pas de considérer comme étant la raison de la visite ratée du Premier ministre français. Surtout que quelques heures avant l’annonce de son annulation, la République en marche (LREM), le parti d’Emmanuel Macron, a annoncé la création d’un comité de soutien dans l’ancienne colonie espagnole, en majeure partie sous contrôle du Maroc.
Le même jour, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a réitéré «le soutien de la France au plan d’autonomie marocain comme une base sérieuse et crédible» pour régler ce conflit, lors d’un entretien avec son homologue marocain Nasser Bourita.
Deux jours plus tôt, avait eu lieu une rencontre par visioconférence du groupe d’amitié du Sénat français avec son homologue marocain. Les deux groupes ont notamment examiné la question du «développement des territoires et la coopération décentralisée». Dans un entretien accordé à El Khabar, Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM) à Genève, assure qu’«un courant anti-algérien a voulu faire capoter la visite». Pour lui, ni la version française sur le report – «le contexte sanitaire» de la Covid-19- ni celle avancée en coulisses par Alger sur la taille de la délégation, ne sont crédibles.
La question du Sahara occidental est «sensible» pour l’Algérie et la décision de LREM d’ouvrir un bureau à Dakhla, sous contrôle marocain mais faisant partie du territoire revendiqué par le Polisario, est considérée comme «une provocation» de la France, insiste Hasni Abidi. Selon le chercheur algérien, «il y a un courant anti-algérien (au sein du parti présidentiel français) qui veut maintenir la tension entre les deux pays».