Auteur notamment de l’ouvrage intitulé «Penser les langues en Algérie», publié récemment aux éditions Frantz-Fanon, le professeur Abderrezak Dourari, linguiste, directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET), est revenu pour Reporters sur la question de l’évolution du rapport de la société, de l’Etat ou encore des institutions à la culture et la langue amazighes. Le pays célèbre, en effet, les 20 ans du statut de «langue nationale» accordé à tamazight. Des questions par ailleurs approfondies dans l’ouvrage «Penser les langues en Algérie», qu’avait présenté l’auteur lors du dernier Sila. «J’ai essayé de revenir sur toutes ces questions qui ont fâché les Algériens entre eux depuis au moins la décennie 1920 (…). Mais j’ai voulu, également, analyser les mécontentements qui ont suivi (…) Je pense que refuser de les comprendre nous expose à reproduire des conflits identitaires totalement inutiles pour l’Etat, en tant que système institutionnel», nous déclarait en ce sens le professeur A. Dourari, en marge de l’entretien. Avant d’ajouter que «seul l’Etat, à travers la démocratie, l’éducation, la possibilité d’échanger et le respect de la discussion, l’on pourra être immunisés contre de tels conflits».

Entretien réalisé par Nadir Kadi
Reporters : Cette année 2022 marque les 20 ans du statut de «langue nationale» accordé au tamazight. Avant de parler des avancées de ces deux dernières décennies, quelles sont, selon vous, les principales raisons qui pourraient expliquer l’hostilité que subit cette langue ?
Abderrezak Dourari : Il faut toujours se rappeler que toute notion liée à l’amazighité, que ce soit l’histoire, la langue ou encore la culture, a été combattue depuis l’époque du PPA/MTLD. Des gens sont morts, c’est une situation qui était réelle, angoissante, notamment pour ceux qui parlaient encore la langue. Durant la Révolution, le FLN révolutionnaire avait interdit de soulever les questions de culture ou de langue. D’aucuns avaient peur d’aborder le multilinguisme algérien pour ne pas donner des arguments à la colonisation. Sans cautionner les excès, la logique était compréhensible. Mais, par la suite, à l’Indépendance, il était devenu incompréhensible que les officiels ou l’administration, c’est-à-dire l’Etat algérien, puisse continuer à ignorer les origines du peuple, son histoire réelle, sa culture et je dirais sa composante anthropologique millénaire (…) Plus rien après 1962 ne pouvait expliquer l’interdiction de la culture et de la langue berbères en poussant notamment des artistes à quitter le pays… C’est une tentative de parricide.
C’est pour cela que le seul fait d’avoir admis officiellement, en 1995, l’évidence selon laquelle la langue amazighe appartient effectivement à la nation algérienne, puis ensuite d’avoir créé le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA), en tant qu’institution rattachée à la Présidence de la République, chargée de diffuser les connaissances générales relatives à l’amazighité, et de la défendre contre les reniements idéologiques – par ces seuls faits, l’Algérie avait entamé un véritable tournant historique. Après un long parcours de reniement de soi relevant d’une aliénation profonde, une nouvelle ère était ouverte pour la société pour la réappropriation de son histoire et de son avenir. L’élévation de la langue tamazight à la dignité de langue nationale dans la Constitution de 2002 avait consolidé cette tendance et initié un processus d’apaisement identitaire bénéfique pour notre société et notre Etat.

Même si les choses semblent se décanter aujourd’hui, l’hostilité à l’égard de l’amazighité reste une sorte de cassure dans l’Histoire du pays…
Je pense que pour de multiples raisons, nous avons pris de la distance à l’égard de nous-mêmes (…) Nous étions dans une forme d’aliénation, c’est-à-dire que nous pensions que l’image de «l’autre» était le modèle à adopter et à mimer absolument pour éclairer notre image. Il fallait ressembler à cet «autre», se convertir à ses idées, à ses symboles, à sa culture, se fondre et se confondre avec cet autre idéalisé… Se transformer en cet autre à l’égard duquel tout incite à cultiver un complexe d’infériorité.
En fait, cette dérive avait commencé quand l’idéologie du PPA/MTLD avait choisi, explicitement, le paradigme identitaire arabo-islamique exclusif comme identité de substitution à la réalité et à l’histoire, en dépit du fait, à mon avis, qu’elle était dans la logique de l’histoire, et que ce n’était pas une «invention» susurrée par des Orientaux en mal d’arabisme (…). Il fallait, à cette époque, s’identifier à des symboles nationaux aussi prestigieux et agrégateurs que ceux que l’on attribuait aux colons. Le colonisateur avait le français comme langue, et était représenté comme chrétien, même s’il s’agissait d’un Etat laïc. Les leaders algériens de l’époque avaient donc construit une identité par opposition au colon, en choisissant l’arabe classique et l’islam comme une sorte de construction symétrique opposée mais tout aussi prestigieuse. Or cette image, ainsi créée en opposition à la colonisation, n’était pas complète, puisqu’elle excluait l’amazighité dans ses dimensions historique, anthropologique et linguistique. Alors que le fait islamique était déjà une réalité depuis le VIIIe siècle après J.-C. Toutes les dynasties qui avaient gouverné l’Afrique du Nord jusqu’à la venue des Ottomans, au XVIe siècle, étaient amazighes, -à l’exception des Aghlabides en Tunisie- et s’inscrivaient pourtant dans le paradigme arabe et islamique ; je parle notamment des dynasties Zirides, Hammadides, Almohades, Almoravide, etc.
Qu’en est-il aujourd’hui de l’appropriation, ou de la «normalisation», du rapport à la langue ? Autrement dit, qu’elle serait la principale réussite de ces deux décennies ?
Ce qui a véritablement réussi est, à mon sens, d’ordre juridique et symbolique. Il s’agit de la fin du tabou, et ce n’est pas rien, qui pesait sur la question de la langue et de l’identité. Je rappelle, à titre d’exemple, que le kabyle, plus encore que le touareg ou le mozabite, était presque interdit à Alger jusque dans les années 1980, alors que la population de la capitale était constituée à près de 60% de kabylophones, issus de Béjaïa, Sétif, Tizi-Ouzou ou d’ailleurs. On imagine la frustration qui était la leur du fait que c’est leur propre Etat, pour l’indépendance duquel leurs parents ou leurs enfants s’étaient sacrifiés.
Par ailleurs, pour revenir à la question de l’appropriation de la langue, j’ai toujours soulevé et fait remarquer qu’elle ne s’est pas faite par rapport à la norme promue par le HCA (…). En fait, le signe que la réappropriation de soi s’était réellement faite, ou était en cours, c’est quand l’arabophone des régions, telles qu’Alger, Médéa, Oran, Annaba, Ouargla, Ghardaïa… n’a plus ressenti de «honte» à assumer ses origines amazighes et que les amazighophones ont commencé à s’exprimer dans la langue de leurs ancêtres, spontanément, sans se sentir amoindris. Les gens ont tout simplement recommencé à parler leur langue sans peur des réactions hostiles ou moqueuses antérieures. Là, j’aimerais aussi rappeler que l’Etat, au travers de ses administrations et institutions, n’était pas seul à réagir de façon stigmatisante à l’égard de tamazight (…) Certains citoyens aussi avaient une vision que je dirais inamicale de l’amazighophone (…), mais je pense que cette étape est aujourd’hui dépassée et ceux qui continuent à le faire sont des marginaux.

Aujourd’hui, la langue amazighe est relativement présente visuellement, notamment sur les frontons d’institutions ou de locaux privés. Est-ce un début de normalisation du rapport entre la langue et la société ?
Pour les sociolinguistes, une langue doit toujours répondre à des fonctions sociales (…) Autrement dit, il est très peu fréquent que des gens apprennent une langue s’ils n’en ont pas besoin. Or pour le cas de tamazight, nous en avons besoin, avant tout, pour la symbolique, le rétablissement de notre identité et l’apaisement identitaire après une longue privation (…) Aujourd’hui, on prend conscience que nous avons affaire à une civilisation amazighe très ancienne qu’on pourrait retracer dans l’histoire jusqu’à 7000 ans avant J.-C., près de deux siècles avant la civilisation égyptienne. Il semble même qu’un ensemble d’artefacts culturels, tels les harnachements et attelages des chevaux, ou même les chars utilisés par les Egyptiens étaient déjà conçus chez les amazighs anciens.
Quant à l’utilisation de la langue, notamment les caractères tifinagh sur les frontons d’administrations ou de magasins, cela est surtout symbolique, les gens ne les lisent pas forcément, mais ils savent que cela renvoie aux origines, aux sources, à l’ancêtre et ressentent un air de chez-soi réconfortant. De ce fait, ils se perçoivent comme des enfants légitimes d’une Histoire et d’un Etat légitimes. Cela est très important pour l’équilibre psychique d’une personne (…). J’aimerais juste rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, on disait à propos de tamazight que «ce n’est pas une langue».

Qu’en est-il de l’évolution du rapport entre le pouvoir politique et la question de l’amazighité ? L’histoire récente a souvent été difficile…
Le moins que l’on puisse dire est que la politique de l’Etat, notamment sur le plan de la culture, a été hésitante. C’est-à-dire qu’à un certain moment, le paradigme arabo-islamique s’est imposé politiquement et historiquement pour les raisons que j’ai déjà expliquées (…), mais durant tout ce temps, on a aussi voulu substituer ce paradigme à la réalité historique, culturelle et linguistique du pays à tel point que dans les années 1980, il était encore presque impossible de débattre ou de parler publiquement du fait amazigh.
Puis, la politique culturelle et linguistique est passée par une période d’hésitation entre ces deux voies ; et aujourd’hui encore, j’estime qu’elle n’est pas encore faite de manière rationnelle et systématique de sorte à sortir définitivement la question identitaire algérienne, fondée sur le socle multimillénaire amazighe et intégrant les faits historiques et culturels accumulés, du domaine conflictuel idéologico-politique. J’estime que les langues du patrimoine national du peuple algérien, celles de la communication intensive, ou plus simplement les langues maternelles des gens où ils expriment leurs affects, leur psychisme, leur imaginaire… J’estime que toutes ces langues soient traitées d’une manière particulière, avec attention, pour justement former et consolider l’identité et la personnalité du citoyen algérien (…) par l’adhésion volontaire proactive à son Etat et son histoire. En d’autres termes, la politique culturelle et linguistique devrait pouvoir exprimer la richesse, la pluralité de la culture (…). La multiplicité des langues n’est pas un problème du moment où les gens revendiquent leur algérianité. Ce sera une algérianité plurielle au goût d’une salade de fruits ou tous les goûts se mêlent pour former un goût meilleur inatteignable par chacun des fruits à lui tout seul. Il n’y a aucun peuple aussi grand, vivant sur un territoire aussi vaste où l’on peut trouver une uniformité culturelle sans hétérogénéité. Au contraire, imposer une uniformité serait une forme de déshumanisation.

Justement, on a longtemps cherché «l’uniformisation» de la langue amazighe, ce travail n’a vraisemblablement pas abouti…
Cette conception, aussi généreuse soit-elle, a échoué, et nous avons perdu du temps (…). Heureusement, on peut en tirer des leçons. Aujourd’hui, on ne peut plus dire qu’il y a un tamazight. Le nom au singulier fait référence à un ensemble ; tamazight est à la fois le kabyle, le chaoui, le mozabite, le touareg, le chenoui, le zenatia, etc. De manière générale, on pourrait distinguer sept grandes variétés (…). J’ai estimé, dès 1990, et je le dis aujourd’hui encore, qu’il serait antinational de vouloir ignorer la réalité amazighe, que de vouloir imposer une forme unique de cette langue (…) On ne peut pas se contenter de fabriquer une langue en laboratoire, – le HCA ne serait d’ailleurs pas un laboratoire indiqué pour cela, ce n’est tout simplement pas son rôle,- notamment quand on a la chance d’avoir l’expression vivace de cette langue sur le terrain usitée par nos concitoyens des différentes régions.

Si l’on considère qu’il y a, depuis 1995 ou les années 2000, une véritable volonté politique de faire avancer les choses. Comment expliquer cette lenteur ?
A mon sens, il ne faut pas faire la confusion entre l’Etat et le travail des institutions (…) Le problème est que les institutions n’agissent pas toujours conformément à la loi qui les a instituées. Par exemple, un recteur d’université est en principe le chef de son institution, élu par ses pairs comme dans tous les pays évolués, mais dans les faits ce n’est pas le cas. C’est la même chose pour le rapport à la langue amazighe, l’Etat n’est pas directement en question, mais ce sont plutôt les gestionnaires de l’Etat qui travaillent au maintien du statu quo ante et non selon les normes légales posées dans le but d’un projet de stabilisation identitaire.
Malheureusement, c’est souvent une question de conjoncture, s’il est souvent de bon ton d’être contre la langue amazighe, alors des médias suivront, relaieront ce discours et des institutions iront dans ce sens. Et au contraire, au moment du hirak, par exemple, les slogans parlaient de fraternité et d’assomption des différences régionales et linguistiques et tout le monde, ou presque, a suivi (…). C’est pour cela que la question du tamazight doit relever de l’Etat et de son intérêt vital de survie dans la paix, que ce soit une question d’unité nationale, et non de pouvoir politique ou de politiques circonstancielles des gouvernements successifs.

Dans ce contexte, quelle vision peut-on avoir de l’avenir ?
Il faudra encore une fois que l’Etat, comme système institutionnel, et le pouvoir politique chargé de sa gestion s’imposent comme discipline de ne jamais attaquer les composantes culturelles de l’algérianité, dont le socle est l’amazighité. Ce socle, qui fait notre fierté et nous permet de dire que nous avons eu des royaumes structurés remontant au minimum à deux siècles avant J.-C. (…) Le pouvoir politique quel qu’il soit ne doit plus se donner la liberté de s’y attaquer. C’est notre Histoire commune qui fait notre être national le plus profond et que beaucoup de nations nous envient. D’où la nécessité de réécrire le récit national d’unité de la nation, orientée vers l’avenir et la modernité, qui soit intégratif des diverses composantes et l’enseigner dans tout le système éducatif y compris, et peut-être surtout, la mosquée qui se doit de s’y conformer dans ses prêches réguliers, et le rendre omniprésent dans la média-sphère nationale privée et publique.
Quant à la concrétisation de cette volonté, je pense qu’elle devra passer aussi par l’abandon de l’idée de création d’une langue amazighe unifiée dans l’immédiat, nous n’en avons tout simplement pas besoin. Les Algériens, par la dynamique sociale, et à travers un long processus historique, se sont donnés une langue de communication intensive, c’est l’arabe algérien qui est devenu dominant depuis le XIIIe siècle J.-C. (…) Mais, en parallèle, la langue maternelle, les variétés de tamazight sont restées, et continuent à être parlées, avec, naturellement, des différences entre les régions. Il faut les préserver et leur donner les moyens de se développer sans limite.
Par ailleurs, la question de la toponymie devra également être abordée et mise en surbrillance. Pour les noms de lieux, des cours d’eau, des montagnes, etc., la grande majorité rappelle bien l’amazighité de notre pays et du Maghreb. C’est un témoignage identitaire, un tatouage culturel sur le corps du territoire, qui remonte à très loin dans l’histoire humaine… Tout cela pour dire que l’on doit protéger ces désignations, les étudier et les enseigner en expliquant leur signification dans les cours de géographie.

En ce qui concerne l’enseignement, quelles sont les recommandations que l’on peut faire ?
Cette question de l’enseignement est justement abordée dans mon livre «Penser les langues en Algérie (Ed. Frantz-Fanon, 2022) ; j’appelle notamment à ce que les premières années d’enseignement soient effectuées dans les langues maternelles algériennes (…) Cette recommandation se fonde sur les études de sociodidactique, de psychologie cognitive et de neurolinguistique, qui est peut-être la science la plus développée et la plus fine aujourd’hui, et qui nous apprend le plus sur l’humain et le développement de son cerveau et des processus de la cognition. Voilà où il faut chercher ses arguments.
Je pense donc que l’on pourrait proposer ce type d’enseignement dans les langues maternelles. Encore une fois, nous n’avons pas besoin de monolinguisme ou d’ignorer tamazight, ou de créer un tamazight unifié artificiel pour en faire une langue de communication intensive ; pour cela, nous avons déjà l’arabe algérien qui occupe cette fonction sociale depuis très longtemps. Nous connaissons d’ailleurs son origine et son évolution, je vous renvoie entre autres références à une thèse de Mohamed Bencheneb, soutenue à la faculté d’Alger en 1924.
Toute logique substitutive est à rejeter ; laissons le processus de formation de cette langue se faire naturellement tout en lui garantissant un encadrement scientifique par une académie performante.