En ces jours précédant le jour «J» de la commémoration du 20e anniversaire de son assassinat, aller à Taourirt Moussa, ce n’est pas seulement partir à la (re)découverte de la vie (et de la mort) de Matoub Lounès, c’est aussi parcourir le chemin tumultueux et semé de drames et de luttes qui ont jalonné l

e parcours et la vie de l’artiste talentueux et engagé qu’il fut. Récit charnel de sa sœur, qui déroule la trame de la tragédie d’une famille éplorée par la perte du fils unique, décryptage des mots chargés d’émotions recueillis sur le livre d’or, ouvert depuis 1998 par la Fondation Matoub Lounès, témoignages recueillis auprès de visiteurs, racontent et résument un voyage à la recherche du temps perdu. Un voyage aux contours de la Madeleine de Proust : le chemin parcouru vers Taourirt Moussa, les objets exposés dans le hall d’accueil de la Fondation Matoub Lounès, l’effervescence qui précède la commémoration sont autant de facteurs favorisant la remontée des souvenirs et la restitution de la mémoire du poète disparu. Vingt ans après sa mort, la voix haute et rocailleuse du chanteur, les mots tranchants exprimant la rage de dire et la sensibilité du poète écorché vif résonnent toujours. Plus forts que les rafales des Kalachnikov qui ont mis fin à ses jours, à l’âge de 42 ans, il y a 20 ans, le 25 juin 1998, au détour du chemin qui monte vers sa colline natale, dans la région d’Ath Douala. Un chemin qu’arpente, invariablement, depuis 20 ans, «le peuple de Matoub», ses admirateurs qui se disent orphelins de celui qui a porté haut leurs espérances et qui viennent par milliers, des quatre coins de la Kabylie et d’autres villes d’Algérie, pour se recueillir sur sa tombe.

Taourirt Moussa, jeudi 21 juin. Ecrasé par la chaleur de l’après-midi de cette journée coïncidant avec le solstice d’été, le village est en mode sommeil et fait la sieste. Un calme qui précède le tumulte de la commémoration qui interviendra ce 25 juin. Sur la route, qui mène de Tizi Ouzou vers Aït Douala, les accotements et les fossés de la chaussée sommairement nivelés par un engin des travaux publics, tout comme le spectacle de jeunes gens aperçus à Aït Aïssi, chef-lieu communal mitoyen d’Ath Douala, en train de faire du désherbage, autour des maisons jouxtant la route, annoncent l’événement qui se prépare fébrilement par les membres de la fondation Matoub Lounès et les villageois. On est frappé par le calme qui règne dans le hall d’accueil du siège de cette ONG, érigé au sous-sol de la maison familiale, une villa à étages construite du vivant de l’artiste. De loin, rien n’indique que le bâtiment abrite ce lieu de pèlerinage. Nous nous enhardissons à rentrer, poussés par notre curiosité et la présence de deux visiteurs en discussion avec la préposée, une dame d’un certain âge, au charme exquis dans sa robe kabyle, affairée derrière un présentoir où sont entreposés des objets, des photos, des posters et des babioles, des pins et des tee-shirt à l’effigie de Matoub Lounès. La discussion s’anime entre les deux sexagénaires et l’employée de l’ONG, visiblement, des connaissances du village. «On a le même âge moi et Lounès, et nos mariages ont eu lieu le même jour. C’était en 1982. Les cortèges qui ont ramené nos épouses respectives se sont croisés à l’entrée du village», plaisante l’un des visiteurs qui finit par lâcher un soupir de tristesse. «Atirham Rebbi (que Dieu lui accorde sa miséricorde)», finira-t-il par dire, avant de payer les objets qu’il vient d’acheter. Nous poursuivons notre tour du propriétaire. L’endroit fait office de salle d’exposition et aussi de boutique qui permet à la fondation d’avoir quelques rentrées d’argent, et faire l’appoint pour supporter les menues dépenses et les charges de fonctionnement. Un management «assuré par huit employés à temps complet payés sur les deniers de la Fondation», nous dévoilera Malika Matoub, la présidente de cette ONG. Les murs sont tapissés d’affiches des concerts et des portraits de l’artiste. Des photos prises avec des grands noms du chaâbi algérois ornent un pan du mur, témoignage de la proximité qui existait entre le «rebelle» et des artistes comme Guerouabi, Kamel Messaoudi et l’humoriste Mohand Saïd Fellag. Dans un rayon, à l’entrée du hall, des livres, avec des immanquables, cinq ouvrages consacrés au poète chanteur de Taourirt Moussa. Le livre d’or posé sur une table au milieu de la salle, et qui s’ajoute à la dizaine d’autres volumes ouverts depuis 1998, est un véritable registre de souvenirs et de témoignages de reconnaissance, de profession de foi politique, de formules attristées adressées depuis une vingtaine d’années à l’artiste. Florilège : «Nous sommes venus d’Akbou, on ne peut s’empêcher de penser à toi, à chaque anniversaire de ton assassinat, tu resteras toujours vivant», «On est venus à toi, tu es dans nos cœurs, on ne t’oubliera jamais», écrivent des visiteurs de la wilaya de Boumerdès. «Repose en paix, notre héros. Tu resteras toujours un repère», clame cette famille de Tizi Rached. « Ma ulac tamazight ulac… », écrivent des visiteurs de la wilaya d’Alger, qui reprennent à leur compte un serment pour la défense de tamazight puisé dans une célèbre chanson de Matoub. Les pages du livre d’or regorgent de formules tristes, un peu comme des épitaphes ou de témoignages de loyauté et de reconnaissance, comme ceux laissés par les membres de l’association Culture Art et de Radio Pastelle de Roubaix (France). «Le contenu des registres ouverts depuis 1998 peut servir de corpus d’étude pour les universitaires», plaidera Malika Matoub, qui témoigne : «Nous recevons près d’une centaine de visiteurs quotidiennement, jeunes et moins jeunes, on vient en famille ou en groupe. Il y a autant de quêtes que de visiteurs», dira la maîtresse des lieux. Elle indiquera que l’analyse des messages écrits sur «nos registres» constitue un indicateur sur les profils des visiteurs. Il y a le militant qui considère Matoub Lounès comme un repère, le mélomane qui adore le ciseleur de mots et le poète, la voix émérite et inégalée de la chanson kabyle, le musicien et l’interprète de la chanson chaâbi unique en son genre. «Fait nouveau, il y a de plus en plus de visiteurs qui viennent des régions arabophones qui accompagnent des citoyens originaires de Kabylie établis, essentiellement, dans des villes de l’ouest du pays», témoignera Ramdane, le trésorier de la Fondation. D’où ce constat de Malika Matoub : «Lounès constitue un phénomène de société.» Un constat qui prend sa véritable signification au vue de l’affluence que connaît l’aile de la demeure familiale où gît la sépulture fleurie du barde assassiné, transformée en un véritable mausolée où beaucoup viennent se recueillir. Des épitaphes, des inscriptions à la gloire du poète ornent les pierres tombales serties
de marbre gris et ocre. Le lieu est visité à longueur d’années par les aficionados de l’artiste ouvertement engagé, exprimant une geste poétique et politique mêlant l’œuvre, les luttes et la vie de celui qui témoigne, à sa manière, d’un pan de l’histoire récente de notre pays. C’est le sens à donner au «pèlerinage» qu’effectue depuis une vingtaine d’années «le peuple de Matoub» à Taourirt Moussa.