Vincent Geisser, chercheur au CNRS-Iremam et enseignant à Sciences Po-Aix, est l’un des meilleurs spécialistes de la Tunisie. Il décrypte pour Reporters la victoire de Kais Saied à la présidence tunisienne et les effets du choix imprévu des électeurs tunisiens. L’auteur de « Tunisie, une démocratisation au-dessus de tout soupçon » explique les ressorts de l’expérience tunisienne à l’aune d’une réanimation du débat démocratique et la désillusion des promesses de la Révolution de 2011.

Propos recueillis par Moumene Belghoul

 Reporters : Comment peut-on interpréter cette victoire éclatante de Kais Saied et son élection comme président de la République en Tunisie ?
Vincent Geisser : La victoire de Kais Saied s’inscrit à un moment critique du processus démocratique tunisien, marqué par un fort désenchantement citoyen à l’égard du politique sur fond d’affaires judiciaires et de corruption généralisée. En effet, si la Tunisie a accompli depuis la Révolution de 2011 des réformes profondes sur le plan institutionnel, en instaurant une démocratie procédurale conforme aux standards internationaux de la démocratisation (Constitution du 26 janvier 2014 instaurant la Seconde République), elle est loin d’avoir réalisé la démocratie sociale tant attendue par la population, notamment par les jeunes diplômés issus des quartiers populaires et des zones défavorisées. Ces désillusions citoyennes en raison de promesses démocratiques non tenues ont entraîné un mouvement de désaffection à l’égard du politique qui s’est notamment traduit par un rejet des partis, des élites gouvernantes et une forte abstention électorale. En deux mots, la Tunisie est une jeune démocratie qui présente déjà les symptômes d’usure d’une vieille démocratie, affairisme, corruption, forte dépendance du milieu politique à l’égard du monde économique, fossé entre les élites gouvernantes et les citoyens ordinaires… Par son pédagogisme démocratique, son discours simple à la portée de tous les citoyens, sa volonté d’accomplir les promesses sociales de la Révolution de 2011 en termes de dignité, son désir de réhabiliter la mémoire des martyrs de la Révolution, Kais Saied a su séduire une grande partie des électeurs tunisiens, notamment les jeunes diplômés qui connaissent aujourd’hui des difficultés d’insertion professionnelle et qui se sentent trahis par les élites politiques. Kais Saied est porteur d’une forme d’ascétisme démocratique, combinant conservatisme sociétal et audace politique qui a plu à de nombreux électeurs lassés par les affaires politico-judiciaires de ces dernières années et la lenteur des réformes économiques et sociales. Kais Saied est moins perçu par les citoyens ordinaires comme un homme providentiel ou un sauveur que comme un président ordinaire auquel les Tunisiens peuvent facilement s’identifier. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est cette « ordinarité politique » qui a séduit de nombreux électeurs tunisiens. 

Peut-on finalement dire que c’est la victoire de la démocratie à la tunisienne ?
Oui, c’est une victoire de la démocratie tunisienne, en ce sens que cette élection présidentielle a su ré-enchanter la relation des citoyens au politique à un moment où la dite « transition » apparaîssait en panne et minée de l’intérieur par les dérives affairistes et les querelles politiciennes. Malgré une forte abstention électorale, les classes d’âge les plus jeunes se sont très largement mobilisées pour ce scrutin présidentiel, la très grande majorité d’entre elles votant d’ailleurs pour le candidat Kais Saied (plus de 80 % des 19-25 ans, selon les sondages sortis des urnes). Ces élections constituent sans aucun doute une forme d’avertissement démocratique lancé par les électeurs aux élites politiques, autant celles issues de l’ancien régime que celles ayant émergé après 2011, qui sont accusées d’avoir trahi les idéaux de la Révolution et de fonctionner en vase clos, loin des préoccupations quotidiennes des citoyens ordinaires. De plus, au-delà de la scène politique conventionnelle, ces élections ont contribué à ranimer le débat démocratique sur les réseaux sociaux, dans la rue et dans les lieux de vie quotidienne des Tunisiens -au bureau, au café, dans le cercle familial, etc. Mais, il convient d’être prudent car ce ré-enchantement démocratique peut être éphémère, et il n’est pas sûr que l’avènement de Kais Saied, politique et institutionnel, dispose des ressorts suffisantes pour relancer l’intérêt des citoyens ordinaires pour la chose politique. 
Mais, il convient d’être prudent, car ce ré-enchantement démocratique peut s’avérer éphémère : il n’est pas évident que Kais Saeid dispose des ressorts politiques et institutionnels suffisants pour ranimer l’intérêt des citoyens tunisiens pour la chose politique et pour faire face à la situation de fragmentation de la scène partisane et de corruption généralisée. 

Sa position sans équivoque sur la question palestinienne, exprimée notamment dans le débat télévisé, aura-elle été décisive ?
En dépit de la réputation d’être le plus « occidental » des pays du Maghreb, voire du monde arabe, la société tunisienne a toujours été sensible à la « cause palestinienne » et, d’une manière générale, à la « cause arabe ». Il existe un véritable nationalisme sociétal en Tunisie, profondément ancré dans la population, et en dissonance avec l’occidentalisme des élites. Même les islamistes sont souvent accusés par certains citoyens tunisiens d’être pro-occidentaux, en raison de leur proximité avec Washington. A ce niveau, il est clair que les déclarations pro-palestiniennes de Kais Saied ont joué en sa faveur, relançant le « rêve arabe » présent dans l’imaginaire de nombreux Tunisiens, y compris chez les plus jeunes. La palestinité et l’arabité restent des dimensions fondamentales de l’imaginaire politique tunisien et ce, d’autant plus que la Tunisie a retrouvé depuis la Révolution une certaine centralité politique dans le monde arabe, source d’inspiration pour de nombreux peuples en lutte pour la démocratie. 

On dit que c’est une grande leçon pour le monde arabe, comment cette expérience peut-elle influer d’autres contrées voisines ?
La Tunisie post-révolutionnaire ne constitue pas un modèle politique pour le monde arabe mais d’abord une source d’inspiration pour les peuples. Sur ce plan, il est clair que l’élection d’un personnage ordinaire comme Kais Saied, professeur de droit public, ne disposant d’aucune fortune personnelle, et vivant avec une retraite modeste dans un logement de fonctionnaire, va susciter l’intérêt des médias, des intellectuels mais aussi des simples citoyens maghrébins et machréqins. Son élection permet à de nombreux citoyens du monde arabe de s’identifier positivement à l’expérience tunisienne, même s’ils ont conscience par ailleurs que les enjeux dans leur pays sont autrement plus dramatiques qu’en Tunisie. 

Comment envisager la suite des évènements en Tunisie à l’aune de cette victoire, avec la nécessité de former le gouvernement surtout après des législatives aux résultats partagés ?
Je suis politiste et sociologue pas devin. Dans tous les cas, Kais Saied ne devrait pas être un président à la manière d’un Béji Caid Essebsi, qui était un personnage charismatique, qui a traversé tout le siècle politique tunisien de Bourguiba à Ben Ali, jusqu’à rejouer -alors qu’on le croyait définitivement à la retraite- un rôle politique majeur après la Révolution de 2011.
On peut penser que Kais Saied s’en tiendra à une lecture davantage « institutionnaliste » de la Constitution, et qu’il favorisera une présidence modeste, jouant à la fois le rôle de ré-conciliateur, de médiateur et de facilitateur de la vie politique et institutionnelle dans un contexte de profonde incertitude, en raison de l’absence de majorité claire au Parlement. Rappelons que les islamistes d’Ennahdha ne possèdent qu’une majorité très relative et qu’ils ne seront pas en mesure de former un gouvernement sans composer avec les autres forces politiques, sociales et syndicales du pays. Justement, cette présidence modeste, inaugurée par Kais Saied, pourrait être une chance pour la classe politique tunisienne afin qu’elle retrouve une certaine sérénité politique, davantage à l’écoute des aspirations sociales et économiques des citoyens ordinaires qui attendent toujours les fruits de la Révolution en termes de dignité.