Le Cnes, syndicat des enseignants universitaires, n’a pas apprécié les déclarations du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, lundi 2 mars, devant le Conseil de la Nation (Sénat). Il l’a fait savoir par son coordinateur national Abdelhafid Milat qui a déclaré, hier 3 mars, vouloir ester en justice Chemseddine Chitour et menacé d’un appel à la grève des cours d’une journée. Chez beaucoup de ses collègues enseignants, sa réaction ne semble pas faire l’unanimité.

Par Kahina Sidhoum et Nadia Boutalbi

Elle dessine quelque chose qui est entre l’approbation d’entendre le ministre faire le diagnostic du mal universitaire algérien – qu’aucun de ses prédécesseurs depuis vingt ans n’a fait, par réflexe d’occultation
politicienne et d’enjeux de pouvoir – et le malaise que son constat soit établi en des propos intempestifs, voire crus.
Ainsi, à l’université Djilali-Liabès de Sidi Bel Abbès, par exemple, le docteur Kada Lahmar, de la faculté des sciences humaines et sociales, estime qu’« au-delà du propos, le ministre n’a pas critiqué l’enseignant, mais le système universitaire dans lequel il évolue. Et ce système-là est défaillant. » Il considère que la déclaration du ministre est « plutôt une critique constructive et non une insulte. Ce qui a été dit devrait motiver l’enseignant à aller de l’avant d’autant que M. Chitour n’a pas cherché à édulcorer la réalité du champ universitaire », souligne cet enseignant. Son collègue, le professeur Mohamed Brassi de la faculté de droit préfère rappeler « les mauvaises conditions de travail des enseignants et la pauvreté des moyens pédagogiques dont ils disposent ». Ce juriste, qui appelle à ce que le débat sur l’université se fasse loin de la
« colère » et des « polémiques souvent inutiles et qui peuvent être exploitées au détriment de l’Université algérienne », appelle à un «véritable état des lieux » ainsi qu’à « une évaluation sérieuse des causes du déclin universitaire dans notre pays ou, plus précisément, de son incapacité à suivre les changements» importants qu’on observe partout dans le monde et au travers desquels on découvre que le champ universitaire est devenu un terrain de compétition et de course à l’innovation avec – ce qui n’existe qu’à la marge en Algérie – une connexion avec le monde de l’entreprise, de l’industrie et de la technologie.
L’avis exprimé par les universitaires de l’université Djilali-Liabès recouvre largement l’opinion de ceux qui enseignent dans d’autres centres universitaires du pays, qu’on a pu contacter hier de manière informelle. Il a d’ailleurs été conforté par la réaction du ministre lui-même après qu’il eut publié un communiqué dans lequel il précise que son intervention devant les sénateurs du Conseil de la Nation a été tronquée dans sa diffusion par les réseaux sociaux et que la totalité de son discours a porté non pas sur l’enseignant – qui reste un axe central du système universitaire et le pivot dans toute problématique de réforme – mais sur le niveau d’encadrement dans certains centres universitaires du pays. « Je suis enseignant universitaire et je connais les difficultés de la corporation », a-t-il réagi en substance au communiqué du Cnes.
Son coordinateur national, qui devait s’exprimer hier en fin de journée après un entretien téléphonique avec le Premier ministre Abdelaziz Djerad, a semblé dans cette affaire pécher par la précipitation et de s’être contenté d’extraits diffusés par Facebook pour menacer d’une action en justice et d’un appel à la grève.