Figure centrale de l’Histoire de la Révolution algérienne, et plus encore celle de la célèbre «Bataille d’Alger» de 1957, le moudjahid Yacef Saadi, disparu vendredi dernier à l’âge de 93 ans, a été inhumé hier après-midi au cimetière d’El Kettar en présence de membres de sa famille, de proches, d’officiels, dont le ministre des Moudjahidine Laïd Rebiga, mais aussi d’une très importante foule d’anonymes venue lui rendre un dernier hommage…

Par : Nadir Kadi
Une disparition, et une «perte» pour la mémoire du pays, que le président Abdelmadjid Tebboune a commentée dans la journée en écrivant en que Yacef Saadi rejoignait aujourd’hui «ses frères et sœurs martyrs». Yacef Saadi qui fut, en effet, l’un des «principaux chefs de la zone autonome d’Alger», aura également réussi à «traduire» cet épisode de la guerre dans l’une des «plus grandes œuvres cinématographiques», rappelle le communiqué de la présidence. Une référence au film de Gillo Pontecorvo, sorti en 1966, où le moujahid a incarné son propre rôle.
«Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certains d’entre eux ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore, et ils n’ont varié aucunement dans leur engagement. C’est avec une immense tristesse, mais avec des cœurs résignés devant la volonté d’Allah, que nous avons appris le décès du moudjahid Yacef Saadi», a encore écrit le Président dans son message de condoléances. La disparition de Yacef Saadi est qualifiée également par le ministre des Moudjahidine et Ayants droit, Laïd Rebiga, comme la perte d’un «symbole» pour le pays : «L’Algérie a perdu l’un de ses symboles et un de ses braves fils. Il était un valeureux moudjahid et un chef téméraire qui a défié les armées du colonisateur et les a combattues avec une volonté de fer, courage et abnégation jusqu’au recouvrement de l’Indépendance». L’engagement politique et militant de Yacef Saadi avait, en effet, débuté dès 1945 en rejoignant, à seulement 17 ans, les rangs du Parti du peuple algérien (PPA) puis de son «successeur» le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratique (MTLD). Et c’est dans ce cadre, que s’établissent rapidement les premiers contacts avec Rabah Bitat, Krim Belkacem ou encore Abane Ramdane, qui le charge en 1955 d’une première mission en Suisse dans le but d’organiser le ravitaillement en armes et matériels des maquis. Cependant, c’est bien à la Casbah d’Alger que s’écrira, quelques années plus tard, «l’histoire» de Yacef Saadi. Ce dernier officiellement boulanger dans la vieille ville se retrouve pourtant responsable de la «Zone autonome d’Alger» après la mort de Larbi Ben M’hidi, en mars 1957. Organisant la guerre à sa manière, aux côtés de Djamila Bouhired, Hassiba Benbouali, son neveu «le petit Omar» ou encore le célèbre Ali la Pointe, avec qui les relations auraient au début été empreintes de «méfiance». Ensemble, ils multiplieront les opérations, dont les terribles attentats à la bombe, notamment celui resté célèbre au «Milk-bar». Cependant, lui-même arrêté en septembre 1957, le «noyau dur» du réseau Yacef Saadi est presque entièrement anéanti un mois plus tard quand les parachutistes du général Massu dynamitent le refuge d’Ali la Pointe, Hassiba Benbouali, Mahmoud Bouhamidi au «5, rue des Abderamès, dans la Haute-Casbah». Quant à Yacef Saadi, condamné trois fois à la peine de mort, il sera toutefois gracié en 1959 par le général de Gaulle. Yacef Saadi laissera pour sa part entendre, à plusieurs occasions, qu’il devait la vie à l’intervention de l’ethnologue Germaine Tillon, qui militait contre les exécutions des prisonniers du FLN dans le cadre d’une «d’une commission d’enquête internationale». Personnage de la guerre qui contribuera également à l’écriture de l’histoire du pays, bien que certains passages de son récit ont été «contredis» et constituent aujourd’hui encore des zones d’ombre de l’histoire. Le premiers texte de Yacef Saadi a été publié en 1962 sous le titre «Souvenirs de la Bataille d’Alger» ; mais c’est davantage l’écriture et la participation au scénario du film «la Bataille d’Alger» du réalisateur italien Gillo Pontecorvo qui seront unanimement saluées. En effet, loin de tout manichéisme, le film plusieurs fois récompensé, et longtemps interdit en France, montre toute l’horreur et le tragique de la guerre, la torture, la peur… Yacef Saadi déclarait notamment : «J’avais refusé les deux premières versions, précise Yacef Saâdi. Le plan fixe du petit garçon avec sa glace dans le Milk-Bar d’Alger, quelques secondes avant l’explosion d’une bombe déposée par des militantes du FLN, je l’ai imposé à Pontecorvo. Il fallait éviter de tomber dans l’angélisme. Le film devait montrer que face à la violence du colonialisme, le FLN n’a pas hésité à employer des méthodes très violentes. C’était la guerre !»

Une vie riche en rebondissements
Quant à la «vie civile» de Yacef Saadi, elle sera tout aussi riche en rebondissements. Ainsi en plus de son rôle d’écrivain et de cinéaste, il sera nommé en 1963 à un poste presque taillé sur mesure, président du Centre national d’amitié avec les peuples (CNAP).
Une structure imaginée par Ahmed Ben Bella avec pour objectif de «faire connaître» le socialisme algérien dans le monde. Une mission que Yacef Saadi prendra très au sérieux, créant Casbah Film, une société de production cinématographique financée par des capitaux algériens et yougoslaves. Par ailleurs et après son «succès» en tant qu’acteur, son passage à la présidence du club de football USM Alger entre 1972 et 1975, mais aussi une longue disparition de la vie publique, Yacef Saadi sera carrément nommé sénateur du «tiers présidentiel» par le président Bouteflika. Un poste qu’il occupera durant 15 ans entre 2001 et 2016. <