Des soupçons -graves et irresponsables- sans attendre les conclusions de l’enquête que mène le pôle santé du Parquet de Paris, c’est de cela qu’il s’agit. Pour le journaliste qui a traité le sujet de la perquisition menée début septembre à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) par les gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), le demi-fondiste algérien Taoufik Makhloufi envisageait de taper dans la boîte à pharmacie. Pourtant, on ne sait toujours pas si les produits retrouvés appartiennent bien au vice-champion du monde du 1 500 m et s’ils constituent une infraction pénale.

Des accusations nuancées. Comme d’habitude, la présomption de culpabilité court plus vite que celle d’innocence en France. Tout a commencé par cette alerte lancée par l’Agence antidopage française (ALFD) qui a prévenu l’OCLAESP de la présence d’un sac contenant un matériel louche. Dedans, il y avait, selon le documentaire de «Stade 2», «des diluants pour injection ou perfusion, des seringues en quantité, des compléments alimentaires protéinés et des pompes pour grosses injections ou ponction».
Et, «selon des sources proches du dossier, à l’intérieur des sacs, déposés en mars dernier avant le confinement, les gendarmes auraient trouvé des documents personnels appartenant au champion algérien Taoufik Makhloufi». On croirait parler d’attentat terroriste dont les auteurs laissent toujours des preuves en rapport avec leur identité sur le «lieu du crime».
La pilule ne passe pas depuis 2012

Pour pousser le vice plus loin, on ressort le palmarès de l’Algérien qui est «triple médaillé olympique et même médaille d’or sur 1 500 m à Londres en 2012». Le mot «même» s’invite sur la piste comme pour dire qu’il a pu s’offrir un luxe inaccessible sans avoir optimisé ses performances médicalement parlant.
Il y a même eu le montage de l’extrait de la ligne droite de la médaille au métal suprême aux Olympiades de 2012. Un finish monumental accompagné d’un «Oulala, il met la gomme ! C’est monstrueux. Ce n’est pas possible ! Regardez ce turbo exceptionnel !» On y ajoutera le très polémique «c’est quoi, ça? On dirait un finish à la Sebastian Coe. Regardez, ce n’est pas un coureur de 1 500, c’est Michael Johnson dans un 400 mètres. Ecoutez, il gagne mais j’ai des doutes sur cette victoire», débité toujours sur France 2, par Bernard Faure. La course n’était même pas encore terminée que les commentateurs français trouvaient ça «pas possible».
On rappellera aussi qu’à l’époque, sa performance faisait déjà grincer des dents dans le camp français. Patrick Montel, commentateur de France 2 qui collectionne les dérapages sur fond de racisme et d’allégations, avait lâché : «Je voudrais bien connaître la nationalité du médecin qui lui a délivré le certificat qui lui a permis d’être racheté par l’IAAF et de courir ce 1 500 m». Pour rappel, le coureur algérien avait abandonné sur 800 m la veille avant d’être autorisé à courir le 1 500 m et l’emporter.

Dupont-Makhloufi, une relation enviée

Quatre ans après s’être posé sur le sommet de l’Olympe, Makhloufi a récidivé à Rio de Janeiro (Brésil). Cette fois, toujours entraîné par Philippe Dupont, il rafle deux médailles d’argent sur 800 et 1 500 m. La frustration française s’est décuplée. Surtout que le Champion d’Afrique 2012 du 800 m avait terminé devant le tricolore Pierre-Ambroise Bosse qui a échoué au pied du podium.
Les deux athlètes sont entraînés par Dupont qui a une relation filiale avec le «Vert». Cette collaboration n’est pas du goût des responsables du sport et de l’athlétisme en France qui ne digèrent pas qu’un étranger qui s’entraîne en France et qui est coaché par un Français obtienne de meilleures performances que le plus grand espoir de la discipline au pays de Coubertin.
En novembre 2019, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, avait même balancé : «A un an avant les JO-2020, il faut qu’on joue chacun pour soi. Lorsqu’on est entraîneur engagé dans les JO et qu’on doit accorder la même importance à un athlète étranger et un athlète français, c’est sûr que ça rentre en contradiction.» Une déclaration qui avait déjà suscité une vive polémique. Surtout que Makhloufi venait de rafler l’argent du 1 500 m, alors que Bosse s’était fait sortir en demies sur 800 m.
En tout cas, pour revenir à cette fameuse enquête diffusée par «Stade 2», la sournoiserie est manifeste. D’ailleurs, au lieu de contacter un avocat ou un médecin spécialisé, le journaliste qui a fait le reportage a préféré prendre attache avec un… athlète «de haut niveau qui fréquente l’INSEP». Ce mystérieux témoin, à visage caché comme les «bouchkara» de l’époque coloniale, a, bien évidemment, conforté que «ça surprend parce qu’on ne connaît pas beaucoup d’athlètes qui ont ça dans leur sac». Un raccourci pour essayer de flouter un peu plus l’affaire et étayer les accusations qui sont, jusqu’à preuve du contraire, infondées tant que l’enquête n’est pas terminée.

Présomption d’innocence dans les starting-blocks

«L’enquête préliminaire tente de déterminer si Taoufik Makhloufi est bien le propriétaire de ces sacs, de ce matériel et de ces produits et si la détention de tout cela constitue une infraction pénale au code du sport ou de la santé publique», peut-on entendre. Quant à la question sur la culpabilité de Makhloufi, le journaliste qui a concocté ce ramassis d’inepties a admis, étrangement, qu’«a priori non. On n’a pas de confirmation pour l’instant et il y a peu de chances. Mais des produits interdits sur le sol français, probablement oui». On est donc dans la probabilité et l’«approximatisme». On peut même parler d’amateurisme dans le traitement de l’information et de la diffamation tant que le natif de Souk Ahras n’a pas été entendu.
Cela n’empêche pas le Columbo improvisé de faire des parallèles pour persister dans sa machination. «Le matériel trouvé ressemble assez à celui du médecin de Nairo Quintana (cycliste colombien) durant le dernier tour de France. Mais, du matériel d’injection de liquide physiologique dans la valise d’un médecin durant le tour, a priori, c’est assez normal. Ce n’est pas inhabituel. Dans le sac d’un athlète, ça pose question. Encore faut-il que cela appartienne bien à Makhloufi. Pour l’instant, aucune charge n’est retenue contre lui. Les gendarmes aimeraient bien lui poser des questions, mais il est toujours en Algérie. Et si jamais on apprenait qu’il est éventuellement blessé, cela repousserait son retour sur le sol français», compare-t-il.
Makhloufi serein

Au milieu de ce début de cabale, le concerné, rapatrié en Algérie en août dernier après avoir été bloqué en Afrique du Sud depuis mars 2020 en raison du Coronavirus, ne semble pas inquiet par cette affaire sombre. Il est souvent soumis à des contrôles antidopage réguliers ou inopinés. Pas de «no show» (ne pas se présenter à un contrôle) à son actif et un passeport biologique qui ne comporte pas d’éléments douteux. Rien qui puisse remettre en question le mérite de celui que beaucoup voient comme un héritier de Noureddine Morceli.
N’ayant pas voulu s’exprimer sur cette affaire de manière directe, les échos qu’on a eus de son entourage assurent que Makhloufi est serein. Et quand on repasse sa carrière, on voit que c’est un sportif qui a souvent des pépins physiques et qu’il ne s’aligne pas à tous les meetings. S’il avait vraiment trouvé une formule «magique», il aurait pu rééditer les performances et signer plus de podiums. n