Chérif Dris est professeur de sciences politiques. Chercheur-enseignant à l’Ecole supérieure de journalisme d’Alger, il porte un regard attentif à l’espace politique dans notre pays et suit son évolution depuis l’émergence, il y a une année, du mouvement populaire pour le changement – le Hirak – sur la scène nationale en tant que revendication d’une Algérie en rupture avec le passé.

Reporters : Un an de hirak, quel bilan possible ?
Chérif Dris : S’il est prématuré de parler de bilan, il y a lieu de constater que le Hirak est à l’origine de beaucoup de changements importants sur la scène nationale : les Algériens ont repris goût à la politique. Ils ont repris place dans l’espace public qui leur a été longtemps interdit. Leur demande d’un changement de gouvernance centré sur l’intérêt général et national n’a jamais été aussi forte ni si vigoureusement exprimée. Le Hirak est à l’origine de la dynamique populaire que nous observons depuis une année avec des ambitions de s’installer dans la durée même si le nombre de manifestants n’est plus aussi imposant que celui des premières semaines du mouvement. Il est devenu un élément structurant de la vie politique dans le pays et c’est cela qui est important à retenir en attendant les formes d’expression et d’action qu’il prendra à l’avenir.

Quelles sont les forces et les faiblesses du Hirak ?
D’abord son caractère pacifique ! C’est cela sa première force et son atout maître dans un contexte sociopolitique où le règlement des questions politiques passait souvent par la violence, un élément d’ailleurs récurrent dans toutes les analyses faites sur l’Algérie, les luttes et les affrontements dont elle a été le théâtre jusqu’au 22 février 2019 et l’émergence du Hirak comme force de changement sa gardant de toute tentation de recours à la violence. Le deuxième atout est son caractère national, la revendication du changement en cours depuis une année n’est pas propre à une région, mais à l’ensemble du territoire algérien. Cette revendication d’une Algérie gouvernée selon les principes de la démocratie, du droit, de la citoyenneté, du respect des libertés et de la volonté populaire, de l’équité, de l’honnêteté, de la transparence, de la responsabilité et de la justice est devenue une cause de tous les Algériens. Le troisième est d’avoir mis en échec le projet du 5e mandat de l’ancien président Bouteflika et d’avoir démasqué un système et un régime rongé par les pratiques les plus répulsives et les plus condamnables, les plus dangereuses aussi pour l’Etat et la Nation. Quant aux faiblesses du mouvement, il est toujours en attente d’une structuration nécessaire et de la recherche d’une ligne de conduite pour capitaliser les acquis d’une année de haute lutte. Les objectifs qu’il s’était fixés ne sont pas atteints hormis le départ de Bouteflika. L’instauration d’un Etat démocratique reste également un projet à concrétiser…

Le Hirak a t’il réussi ou échouer
C’est exactement à cela que ressemble la situation à laquelle nous assistons aujourd’hui après plus de cinquante semaines de mobilisation inédite dans l’histoire des luttes politiques dans le pays. Une situation qui nous autorise à dire que le Hirak n’a ni échoué ni réussi à 100%. Si le mouvement n’a pas obtenu un changement radical du système de gouvernance en Algérie, s’il cherche à s’organiser en dépit de certaines lois liberticides et que des opposants sont encore en prison pour avoir manifesté et revendiqué ce changement dont je parlai, il a, en revanche, révélé que le régime algérien a perdu considérablement de ses capacités de mobilisation. Ses soutiens traditionnels ne parviennent pas à faire contrepoids au Hirak et se révèlent inutiles. Parce que le Hirak fonctionne comme un frein à ses velléités de contre-mobilisation. Il se rabat sur les médias publics et privés par l’intermédiaire desquels il cherche à façonner une opinion qui soit favorable à sa feuille de route.
Comment voyez-vous l’évolution du mouvement à terme ? On parle de lui comme une «matrice» à une véritable société civile, capable d’être porteuse de projets, d’idées et de s’imposer comme un acteur d’équilibre des pouvoirs dans le pays…
Les jours à venir seront déterminants. Certes. Tout dépendra des facteurs suivants : de la feuille de route du pouvoir ; le pouvoir politique était-il sincère dans sa proposition de tendre la main aux manifestants. Il faut qu’il démontre sa bonne volonté par des actions concrètes en commençant par la libération de tous les détenus politiques et d’opinion. L’abrogation des lois qui empêchent la liberté d’expressions et de rassemblement. Ouvrir le champ médiatique public et privé. Et entamer un vrai dialogue pour des problématiques sincères et proprement politiques. D’autre part, le hirak doit aller à une autre forme de mobilisation. Les manifestations du mardi et vendredi sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Elles doivent être loin du dogmatisme et moins radicalisées. Pour répondre à la deuxième partie de votre question, l’élément qui ressort, quant à la réalité de la société civile en Algérie, est celui de sa fragmentation et de son affaiblissement. Ce phénomène est ancien : il n’est pas le produit seulement des deux dernières décennies qu’a marqué le pouvoir de Bouteflika, il est le résultat d’une histoire et de pratiques politiques bien plus anciennes par lesquelles, stratégiquement, le pouvoir s’est doté d’une clientèle sous couvert de «société civile» et constituée d’associations, de représentants de l’élite, de médias et d’éléments issus de partis politiques. Un simulacre de société civile face auquel le Hirak doit passer de mouvement populaire à un autre stade plus organisé. Dans un contexte marqué par la faiblesse de l’opposition à produire une dynamique susceptible de rebattre les cartes et de mener le pouvoir au changement, le Hirak est une opportunité pour l’émergence de nouveaux acteurs d’une société civile structurée

En somme, vous êtes de ceux qui appellent à un leadership du Hirak ?
A mon sens, la mobilisation populaire doit passer à un autre cap. Ce cap doit se définir par l’émergence des acteurs qui ne soient pas, je dirai, les représentants exclusifs du hirak. Ces derniers doivent être les porteurs des revendications et attentes du peuple algérien. Cela permettra la mise en place d’une interface entre le hirak et le pouvoir pour un processus de changement négocié et graduel, en aucun cas brutal ou forcé. n