«Dans une semaine, c’est Noël. Et Mima Ounessa se demande comment elle va faire pour trouver le courage d’annoncer la nouvelle à ses enfants.» C’est ainsi que Sabrina Kassar dans «Un Noël chez les Zemmouri»1 nous ouvre les portes de l’appartement parisien, douillet, coquet et fonctionnel des Zemmouri.

De notre correspondante :
Dominique Lorraine


Quand elle avait réalisé que sa cousine cherchait à lui ravir son mari, Mima Ounessa avait fait des pieds et des mains pour fuir Alger vers Paris. Et depuis quarante ans, elle vit, quasi recluse, à Belleville, dans ce quartier populaire de Paris. Madame Zemmouri aura, entretemps, perdu son époux, dans un accident de la route à peine cinq années après ce repli stratégique et conjugal en France. Elle élèvera donc seule ses quatre enfants, les jumeaux Rania et Mokhtar, l’aîné Aïssa et la benjamine Lila, si différents les uns des autres. Au prix de grands sacrifices jusqu’à ce qu’ils quittent le domicile familial pour faire leur vie. «Jeune, j’étais belle et prisonnière de ma famille, de ma culture et du racisme. Vieille, je ne suis plus un enjeu pour personne. Je suis autonome. Dites-moi pourquoi je devrais regretter mon existence de prisonnière.»
Comme le dira Mima, à une de ses petites-filles qui s’était réfugiée chez elle : «C’est compliqué la famille, ma petite Eva.»
Malgré tout, elle décide de réunir tout le monde à Noël pour leur annoncer une grande nouvelle : son retour en Algérie. Mais tout ce bel ordonnancement sera dynamité par la perfide tante Zouleikha, arrivée d’Algérie sans prévenir pour… refaire ses dents à Paris ! «Vraiment, Ounessa, je ne sais pas comment tu fais pour vivre ici avec tous ces barbares, ces voleurs et ces menteurs !» Mima encaisse en silence un premier scud, puis un second. Elle se tait en mettant ses propos sur le compte de «l’indéracinable jalousie des blédards envers les immigrés». «Vous fêtez Noël zaâma, normal, comme si vous étiez des Français… Je suis sûre qu’ils ne savent pas que leur grand-mère était une cheikha et qu’elle dansait pour les hommes». S’en était trop. Après cette ultime attaque, Mima se lâche et la tante, à la langue bien pendue, devra battre en retraite jusqu’à sa reconduite par les enfants à la «frontière», la porte de la maison familiale des Zemmouri.
Mais, auparavant, tant de choses avaient été balancées qui poussèrent Mima, enfin, à remettre les pendules à l’heure : «Du côté de ma mère, nous descendons de la grande tribu des Zénètes. Mes ancêtres étaient des caïds de djebel Amour. Et les aïeules n’étaient pas des danseuses mais des guérisseuses.» Et répondant, au passage, à une interrogation de ses ouailles : «Les cheikhates, ce sont des orchestres de femmes. Elles étaient des poétesses… On chantait beaucoup, surtout pour les moussem, les hommages rendus aux saints, Sidi Abdelkader…».
En remettant ainsi le clocher au milieu du village -c’est de circonstance en cette soirée de réveillon-, Mima va ressouder la famille mais verra, en revanche, son retour au pays, complètement chamboulé par cette union sacrée reconstituée. «La vérité est dure, qui la dit est angoissé, qui ne la dit pas trahit son Dieu, mais celui qui craint le Seigneur la dira sans hésitation.»2 Mima Ounessa s’est sans nul doute souvenu du proverbe ancien des Zénètes du Gourara. Au fil des chapitres, avant d’arriver à la «cène» finale, Sabrina Kassa avait esquissé le portrait d’une Mima «pilier de famille exemplaire» et respectueuse des choix de vie de ses enfants, même si elle ne les comprend pas toujours. En revisitant également les mémoires, dans «Un Noël chez les Zemmouri», Sabrina Kassa aura remis à jour les mécanismes de transmissions générationnelles à travers ce conte de Noël, tout à la fois drôle et sérieux. Une plongée revigorante au sein de cette famille dysfonctionnelle mais éminemment sympathique.

  1. «Un Noël chez les Zemmouri», Sabrina Kassa, éd. Emmanuelle Collas, mars 2022
  2. Proverbe recueilli par le sociologue Rachid Bellilin «Les Zénètes du Gourara, leurs saints et l’ahellil»