Le 13 mai 1958 a eu le fameux putsch d’Alger qui a provoqué le retour de Charles de Gaulle au pouvoir. En 2022, soit soixante-quatre ans plus tard, la bande dessinée française s’empare de cet évènement majeur de l’Histoire de la France et de l’Algérie en le traitant de façon tragicomique et hilarante. « Un Général, des généraux », de Boucq et Juncker, est une œuvre originale et très atypique. Elle apporte un éclairage des plus réussis sur l’un des épisodes les plus marquants de la guerre de libération nationale.

Par Rouchdi BERRAHMA
Mais avant de parler chronique BD, un petit rappel historique s’impose. En 1958, la Quatrième République française, politiquement instable, traverse une crise majeure avec la guerre d’Algérie. De Gaulle est hors du pouvoir depuis 1946 et les politiciens français sont divisés sur la voie à suivre. Le 13 mai 1958, au lendemain de la constitution du gouvernement Pflimlin, une manifestation à Alger dégénère en émeute et le bâtiment principal du gouvernement est occupé par des manifestants. Un Comité de salut public (CSP) est formé sous la présidence du général Jacques Massu. Pflimlin confie alors les pouvoirs civils et militaires au général Raoul Salan, qui rejoint le général Massu.

Le putch d’Alger du 13 mai 1958
Le CSP appelle De Gaulle à sortir de son silence et à prendre le pouvoir. Après avoir surmonté de nombreux obstacles politiques, De Gaulle arrive à Alger le 4 juin 1958. Il tente de rassurer tout le monde en prononçant son fameux mais incompréhensible « Je vous ai compris ! ». Nicolas Juncker et François Boucq nous livrent une BD qui fait le récit de ce mois de mai 1958 où ça vasouille de tous les côtés. Pour raconter cet épisode politique qui reste encore inconnu et inachevé, Nicolas Juncker s’est autorisé le registre de la farce. « Les dialogues sont inventés mais les actions et réactions, les propositions absurdes… tout ça est réel », souligne-t-il.
Graphiquement, la touche de François Boucq est hautement peaufinée, caricaturale et renforce le côté décalé de cet album. La ressemblance des personnages historiques est frappante et les couleurs sont formidables. Le dossier historique de Tramor Quemeneur nous éclaire sur cet évènement méconnu de l’histoire algérienne et donne un peu de sérieux à cet album qui sort de l’ordinaire. Un immense bravo aux auteurs ! C’est vraiment une des meilleures BD sur la guerre d’Algérie.
L’Histoire en riant
Mai 1958. Alger s’embrase contre un nouveau gouvernement qui, à Paris, semble prêt à dialoguer avec les indépendantistes. Des milliers de colons se soulèvent, obligeant l’armée et ses généraux à choisir leur camp : rester loyaux à l’Etat ou à l’Algérie française, dernier vestige du grand empire colonial français. Dépassés et galvanisés par la situation, les généraux s’embarquent dans un coup d’Etat qui devient rapidement incontrôlable… Et si seul un vieil homme à la retraite, le « dernier héros français », était capable d’arrêter cette machine folle et éviter une guerre civile ? Ce vaudeville politico-militaire donnera les clés du pouvoir à de Gaulle et sa Ve République… car juré-craché, « le Général » l’a promis à toutes et à tous : cette fois, il les a compris.

biographie

  • Nicolas Juncker est né en 1973. Après des études d’histoire, il devient dessinateur de presse puis professeur de bande dessinée au conservatoire des Arts de Saint-Quentin, en Yvelines, et d’Ivry-sur-Seine. Il signe, en 2003 chez Treize Étrange, sa première bande dessinée, « Le Front », puis « Malet » en 2005, et « D’Artagnan, Journal d’un Cadet », en 2008.
    Plus récemment, il a écrit le scénario du triptyque « Fouché » (Les Arènes) et de la série « Un jour sans Jésus » (Vents d’ouest). En 2020, il signe « Seules à Berlin », le récit d’une amitié entre une Allemande et une Russe à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Casterman), salué par la critique. Janvier 2022, Nicolas Juncker fait son entrée aux Editions du Lombard avec « Un Général, des généraux » qu’il signe avec et pour François Boucq.
  • S’il a commencé dans l’illustration de presse avec des caricatures pour des magazines aussi renommés que « Le Point », « L’Expansion » ou « Privé », c’est dans la bande dessinée que François Boucq explose véritablement. De son expérience passée, il retire un goût prononcé pour les visages expressifs et le dessin fouillé, magnifié par un sens peu commun du cadrage et de la mise en scène. Il se fait connaître pour ses récits humoristiques, où l’absurde le dispute souvent à la parodie. Il crée le personnage de Jérôme Moucherot, un agent d’assurances pas tout à fait comme les autres, parcourant la jungle de l’existence en costume léopard. François Boucq délaisse volontiers l’humour pour se consacrer à des récits plus réalistes. Il adapte ainsi le romancier américain Charyn (« La femme du magicien », « Bouche du diable »), explore le western avec Jodorowsky, dans les pages de « Bouncer », ou les services secrets du Vatican avec Sente dans « Le Janitor ».