Ce jeudi le verdict du procès contre Said Djabelkhir sera connu. Quelle que soit la sentence, elle est d’office incongrue. Il s’agit bien d’un procès intenté contre une personne qui a affiché des idées contraires aux discours orthodoxes défendus par des auto-proclamés représentants de l’islam. Le fait de retrouver Saïd Djabelkhir devant la justice est une anormalité que personne ne devrait accepter, et cela quel que soit son « bord ».
Tout est faux dans cette affaire. Il y a d’abord la justice qui ne peut prendre position sur des textes en relation avec la religion. Il y a également le fait que le plaignant, un enseignant en informatique, n’a rien à voir avec la jurisprudence islamique. Il justifie son « action » par son désir de défendre sa religion, alors qu’elle n’a jamais eu besoin d’être défendue devant les tribunaux et de cette manière. Les croyants, les vrais, le savent depuis longtemps.
L’histoire regorge d’exemples, et l’un d’eux remonte à environ 12 siècles. C’était à l’apogée de l’empire abbasside quand un certain Ibn el-Rawandi (827-911) écrivait plusieurs livres dans lesquels il critiquait ouvertement le contenu du Coran et les prophètes. La « société » d’alors n’avait pas eu recours à l’emprisonnement. Des ulémas musulmans, surtout les muâtazilites, lui avaient répondu par d’autres livres et toujours en argumentant. Les débats étaient ouverts et même de haute facture. Ce qui est loin d’être le cas actuellement.
Presque 1200 ans après, la régression est bien visible. La controverse ne concerne pas le contenu d’un livre, mais juste des publications (très courtes, juste quelques phrases) postées sur les réseaux sociaux. Rien à voir avec un quelconque travail académique. Il s’agissait des idées d’un licencié en sciences islamiques saisies sur un clavier dans un espace virtuel. Il est impossible et encore incongru de faire une comparaison avec les critiques acerbes vécues par d’éminents islamologues algériens, à l’instar de Mohamed Arkoun (auteur d’une trentaine d’ouvrages) ou encore de Malek Chebel (44 livres publiés). Même la comparaison avec ce qui s’est passé (et se passe encore) en Égypte ne peut être valable. Tous les auteurs, et pas des moindres, trainés devant les tribunaux du Caire, étaient accusés (souvent de « blasphème ») par rapport aux contenus de leurs ouvrages. Taha Hussein avait bien écrit 47 livres, le défunt Faraj Fouda 12 (avant d’être lâchement assassiné en 1982) ou encore Naghib Mahfouz (prix Nobel de littérature en 1988) avec au moins 51 livres. Il n’y a pas de parallèle à faire. L’Algérie mérite bien d’autres débats, de bien plus haute facture, que ce que l’actualité nous inflige en ce moment.
Tout ça ne devrait surtout pas faire oublier une certitude, que la liberté d’expression soit défendue sur tous les terrains.