7 février 2016 – 7 février 2017. Un an s’est écoulé depuis l’officialisation de tamazight à la faveur de la promulgation par le chef de l’Etat, à la même date, de la nouvelle Constitution.


Jusqu’à 2002, tamazight n’avait aucun statut, avant que le Parlement, au lendemain des législatives de la même année, n’adopte à l’unanimité la loi 02-03 du 10 avril 2002 portant révision constitutionnelle. L’article 3 de la Constitution alors votée reconnaîssait, pour la première fois, tamazight comme langue nationale. Quatorze ans plus tard, la révision constitutionnelle de février 2016 donne à tamazight un caractère officiel. Il n’en demeure pas moins que malgré cet acquis, experts académiciens et militants de tamazight ne cachent pas leur frustration quant au sens pratique à donner au statut de la langue tamazight. « Certes, elle est officialisée, mais non une constante nationale, comme l’arabe qui jouit toujours du statut de seule langue officielle de l’Etat », constate Brahim Tazaghart, écrivain d’expression tamazight, et de supposer « que tamazight a été reconnue uniquement pour apaiser des tensions ».

La normalisation de la langue
En tout état de cause, à présent, les militants de la cause tamazight sont passés du stade de la revendication à celui de l’approche didactique pour la normalisation de tamazight pour son enseignement. A ce titre, selon Abderezzak Dourari, directeur du Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de tamazight (CNPLET), la recherche dans le domaine de tamazight a connu, depuis 1995, date de la création du Haut-commissariat à l’amazighité (HCA), suivie de celle des instituts de recherche en tamazight à Béjaïa, Tizi Ouzou et Bouira, un «foisonnement hétérogène», en l’absence d’une académie de langue tamazight. Il ne cache pas son regret que le centre qu’il dirige n’a réalisé, durant plus d’une décennie, qu’un travail de «défrichement». «Jusqu’à aujourd’hui, le centre a fonctionné grâce à l’aide de chercheurs associés qui ont plus intérêt à travailler avec nous pour enrichir leur CV. Mais nous aussi avons intérêt à travailler avec eux pour qu’on produise de la recherche », explique M. Dourari. Quant à son enseignement, le directeur du CNPLET pense qu’il a été instauré en réponse à des préoccupations idéologiques. « Il y a eu un forcing pour introduire tamazight à l’école qui s’est fait en 1995. Tamazight est depuis enseignée, mais cet enseignement n’a pas été accompagné d’un travail de production », regrette-t-il. Elaborés dans la précipitation, les manuels scolaires manquent de fiabilité, d’où la nécessité de revoir les textes avec lesquels on l’enseigne, la manière dont on l’écrit, ajoute-t-il. De ce fait, les chercheurs doivent se pencher sur les carences qui existent à ce niveau en réunissant le maximum de données afin d’établir un corpus sur lequel les académiciens vont travailler pour produire des dictionnaires. A partir de là, c’est à une académie de faire un travail hégémonique.

Transcription de tamazight, le débat byzantin
Selon M. Dourari, « des idéologues et non des scientifiques ou chercheurs » ont suscité un débat repris largement par la scène médiatique et qui n’est nullement dans l’intérêt de la langue amazighe. « La transcription, qu’elle soit en caractère latin, tifinagh ou arabe, n’est qu’un moyen pour véhiculer la langue », dit pour sa part, Brahim Tazaghart. Une position partagée également par Naïma Delloul, militante de la cause tamazight : «Nous devons nous concentrer davantage sur la protection et la promotion de tamazight.» Toutefois, ces derniers sont convaincus : «C’est l’usage qui va imposer un caractère ». « La graphie via laquelle s’effectue plus de production scientifique, littéraire artistique dans un caractère, qui aura tendance à s’imposer dans la société », ajoute le directeur du CNPLET.

Des parlementaires partagés
Qu’en pensent les parlementaires ? Une année après la constitutionnalisation de tamazight langue nationale et officielle, la question identitaire a-t-elle avancé ? « Tamazight demeure encore otage d’un système négateur de l’identité et de la culture tamazight», a d’entrée dénoncé Atmane Mazouz, responsable de la communication au Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Son argument est qu’il « suffit d’aller vérifier sur le terrain institutionnel pour se rendre compte des blocages et des résistances qui freinent son évolution ». « Le RCD s’est déjà exprimé sur la question et a émis des doutes sur l’absence de volonté de réparer un déni identitaire qui pèse sérieusement sur la cohésion nationale et la pérennité de la nation », a-t-il soutenu. Avant de faire observer : « Tamazight ne pourra être prise en charge que dans une démocratie réelle qui tienne compte de l’histoire et des origines du peuple, loin des barrières dogmatiques. » Nadia Chouitem, députée et membre de la direction du Parti des travailleurs (PT), estimera de son côté qu’« il y a des mesures importantes qui ont été faites pour concrétiser la décision de la constitutionnalisation de tamazight ». Avant d’expliquer que « la première est l’élargissement de son enseignement tel qu’annoncé par la ministre de l’Education nationale. Mais il n’y a pas eu de moyens de concrétiser cette décision ». A ses yeux, « la ministre veut la généraliser, mais s’il n’y a pas de recrutements, des supports pédagogiques pour cela, et s’il n’y a pas l’institution de l’obligation de son enseignement, l’impact de sa généralisation sera moindre ». Elle soutiendra qu’« une langue pour qu’elle prenne toute sa place et qu’elle devienne officielle, à l’instar de tamazight, il faut qu’elle soit enseignée partout à l’échelle nationale et pas de manière facultative ». La députée du PT notera que « le Haut-Commissariat à l’amazighité a fait des choses dans son domaine en faveur de cette question, mais une politique étatique de promotion et de généralisation de tamazight au rang de langue officielle, il n’y a pas encore de mesures qui ont été faites. Ni moyens humains, ni supports ». De son côté, Moussa Benhamadi, responsable de la communication au Front de libération nationale (FLN), a soutenu que « pour dire qu’elle a été introduite dans les institutions, c’est très prématurée ». Selon lui, « il y a beaucoup de travail à faire d’abord, sur le plan de l’alphabet. Il faut d’abord choisir quel alphabet lui consacrer et c’est une question que le Haut-Commissariat à l’amazighité doit trancher ». Il estimera qu’« il y a des lexiques que nous devons établir pour désigner ce qui est commun à toutes les langues berbères pour les utiliser de manière uniforme au niveau des administrations ». Avant de noter qu’« il ne faut pas que chacun utilise une terminologie propre à lui pour qu’il n’y ait pas une divergence dans la communication». « Il y a aussi un travail à faire sur ce qu’on appelle un fichier d’autorité, c’est-à-dire uniformiser les choses dans la dénomination des lieux, des choses et y compris des noms», soutient-il. Avant d’estimer que « la mise en application de tamazight nécessite du temps, mais sa constitutionnalisation constitue déjà un acquis pour les Algériens. Il y a aussi une réaction très positive au niveau des écoles qui ont fêté Yennayer ». A son avis, « il faut avancer en la matière et souhaiter que le prochain Parlement légifère et l’institut comme journée de fête nationale chômée et payée ».