Des civils ont commencé à être évacués mardi matin de la ville de Soumy, près de la frontière russo-ukrainienne, dans une nouvelle tentative d’instauration de couloirs humanitaires pour évacuer les habitants pris au piège des bombardements russes sur les villes ukrainiennes.

Par Daphné ROUSSEAU
Des frappes aériennes sur cette ville à quelque 350 km au nord-est de Kiev, théâtre de violents combats depuis plusieurs jours, ont tué neuf personnes dont deux enfants lundi soir, selon les services de secours ukrainiens. Les autorités ukrainiennes, qui avaient refusé lundi les évacuations vers la Russie proposées par Moscou, ont confirmé qu’un couloir humanitaire avait bien été mis en place à Soumy. Les premières évacuations ont commencé dans la matinée, selon un responsable de l’administration présidentielle. Peu après 10h00 locales (08H00 GMT), des dizaines de bus avaient déjà quitté Soumy en direction de la ville de Lokhvytsia, à 150km au sud-ouest, a indiqué le chef par intérim de l’administration régionale de Poltava Dmitry Lunin. Mais selon la vice-Première ministre ukrainienne Iryna Verechtchouk, «le côté russe prévoit de perturber ce corridor», et les civils risquent d’être obligés de «prendre un autre itinéraire, qui n’est pas coordonné (avec les Ukrainiens) et dangereux». «Laissez-nous tranquillement évacuer les gens. Le monde entier regarde !», a-t-elle lancé au 13e jour du conflit, en invitant les troupes russes à «stopper leur avance» durant l’opération humanitaire. Moscou a annoncé de son côté l’instauration de cessez-le-feu mardi pour faciliter l’évacuation des civils de plusieurs grandes métropoles ukrainiennes, dont la capitale Kiev, menacées par l’avancée des troupes russes, après plusieurs tentatives similaires sans lendemain depuis vendredi. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait accusé lundi soir l’armée russe d’avoir fait échouer à plusieurs reprises l’évacuation des civils via des couloirs humanitaires. Le maître du Kremlin Vladimir Poutine accuse de son côté les «bataillons nationalistes ukrainiens d’entraver (les évacuations) en recourant aux violences et à diverses provocations». Ces tentatives d’instaurer des couloirs humanitaires, discutés lors d’un nouveau round de pourparlers russo-ukrainiens lundi, interviennent alors que sur le terrain, les forces russes continuent à se déployer autour des villes, ou à les bombarder, au treizième jour de l’invasion russe – qualifiée d’«opération militaire spéciale» par Moscou – selon des responsables ukrainiens.

«Beaucoup d’enfants»
L’armée russe se concentre notamment sur les fronts de Kiev, Marioupol, cité portuaire stratégique du sud, et Kharkiv, deuxième ville du pays dans le nord-est, cible d’intenses bombardements et tirs de missiles russes. A Bucha, aux portes de Kiev, les habitants essaient aussi désespérément de quitter la ville. «Il y a des gens dans chaque appartement, chaque maison. Le plus important c’est de faire partir les enfants. Il y a beaucoup d’enfants et de femmes», a confié Anna à un journaliste de l’AFP. «La ville est au bord de la catastrophe humanitaire. Il n’y pas plus de gaz, d’eau, d’électricité et la nourriture commence aussi à manquer», a-t-elle raconté. De violents combats ont aussi eu lieu dans la ville d’Izioum (est), mais les troupes russes ont battu en retraite, selon l’état-major ukrainien. Les forces russes «ont fait régner la terreur dans la ville, en bombardant les locaux et les infrastructures civils», a-t-il ajouté. Le ministère ukrainien de la Défense a affirmé de son côté que le général russe Vitali Guerassimov avait trouvé la mort près de Kharkiv, une information non confirmée à Moscou et invérifiable dans l’immédiat de source indépendante. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AEIA), des obus d’artillerie ont par ailleurs endommagé dimanche une installation de recherche nucléaire pour des applications médicales et industrielles à Kharkiv, sans «conséquences radiologiques». L’attaque de la centrale nucléaire de Zaporojie, la plus grande en Europe, dont les forces russes se sont emparées vendredi, a fait craindre une catastrophe et provoqué une vague d’indignation internationale. L’invasion de l’Ukraine, plus grave conflit militaire en Europe depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, a aussi provoqué l’une de ses plus graves crises humanitaires. La situation s’aggrave de jour en jour, avec plusieurs villes assiégées où les vivres commencent à manquer. L’ONU a «besoin de couloirs sûrs pour fournir de l’aide humanitaire dans les zones d’hostilités» en Ukraine, a dans ce contexte martelé lundi au Conseil de sécurité de l’ONU le secrétaire général adjoint des Nations unies pour les Affaires humanitaires, Martin Griffiths. A Irpin, dernière ville-verrou avant Kiev en arrivant de l’ouest, 10.000 personnes ont défilé ces derniers jours, sur une improbable planche de bois, à moitié enfoncée dans l’eau, pour fuir les bombardements. Le pont de béton, béant au-dessus de la rivière, a été détruit par les forces ukrainiennes pour empêcher le passage des blindés russes. Les Ukrainiens continuent aussi à prendre massivement la route de l’exode. La guerre a déjà poussé plus de 1,7 million de personnes à se réfugier dans les pays voisins, selon l’ONU. Le seuil des deux millions devrait être atteint «aujourd’hui ou demain», a indiqué mardi le Haut-Commissariat aux réfugiés. L’Europe peut s’attendre à recevoir cinq millions d’exilés si le bombardement des villes se poursuit, a estimé le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell. Depuis le début de la guerre, au moins 406 civils ont été tués et 801 blessés, selon le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU. Le HCR souligne cependant que ces bilans sont probablement très inférieurs à la réalité. Devant les répercussions du conflit et des sanctions adoptées par le camp occidental contre la Russie sur l’économie mondiale, la bourse de Tokyo s’est encore repliée de 1,71% mardi après avoir perdu 3% la veille. Les Bourses européennes sont en revanche repassées dans le vert mardi à l’ouverture. Le prix du nickel, comme d’autres matières premières dont la Russie est grande exportatrice, continuait aussi sa course folle vers de nouveaux records. Le nickel a même brièvement dépassé les 100.000 dollars la tonne en séance, les investisseurs craignant que la Russie ne puisse plus exporter sa production.
(Source AFP)