Elle s’appelle Najla Bouden Romdhane. Elle vient du monde universitaire et était chargée de réfléchir à la réforme de l’enseignement supérieur. Elle a été désignée hier par le chef de l’Etat. Kais Saied, à la tête d’un nouveau gouvernement dont elle présentera la composition prochainement. Sa nomination pourrait séduire les Tunisiens qui, cependant, attendent des réformes économiques concrètes et une réelle prise en charge de leurs besoins dans un contexte politique marqué par d’inquiétants clivages.

Par Kahina Terki
Pour la première fois de son histoire comme celle du monde arabe, une femme va diriger le prochain gouvernement en Tunisie. Deux mois après le limogeage du précédent cabinet, le président Kaïs Saïed l’a chargée, mercredi 29 septembre, de «former un gouvernement dans les plus brefs délais». Dans une vidéo diffusée hier par le Palais de Carthage, on le voit recevant dans son bureau Najla Bouden la nouvelle cheffe du gouvernement. Elle devra présenter sa composition «dans les prochaines heures ou jours», un instant «historique», a déclaré le chef de l’Etat tunisien pour qui la nomination de Mme Bouden est «un honneur pour la Tunisie et un hommage à la femme tunisienne».
La principale mission du futur gouvernement sera «de mettre fin à la corruption et au chaos qui s’est répandu dans de nombreuses institutions de l’État», a encore dit le président Saïed. Elle s’effectuera dans un contexte de double crise économique et politique marqué notamment par les «mesures exceptionnelles» qu’il a adoptées le 22 septembre 2021, en suspendant les chapitres clés de la Constitution de 2014 dans le sillage de sa décision de s’arroger les pleins pouvoirs après avoir limogé, le 25 juillet 2021, le Premier ministre, gelé le Parlement et repris en main aussi le pouvoir judiciaire. Sur la base de ces «mesures exceptionnelles», le futur gouvernement de Najla Bouden aura à mener les «réformes politiques» promises par le chef de l’État, détenteur du pouvoir exécutif et légiférant par décrets.
Najla Bouden est une inconnue du public en Tunisie. Née en 1958 et scientifique de formation, originaire de la ville de Kairouan, elle était directrice générale d’un projet de réforme de l’enseignement supérieur. Docteure en géologie, elle avait été auparavant chargée de mission, puis directrice générale au ministère de l’Enseignement supérieur. Que fera-t-elle avec des prérogatives limitées et dans le contexte de crispation politique que vit son pays ? L’Association tunisienne des femmes démocrates s’est réjouie du choix du président, assurant qu’elle lui en avait fait la requête. La militante réputée Bochra Bel Haj Hmida a salué la portée symbolique du geste mais rappelé que M. Saied était «connu» pour des positions négatives sur l’égalité entre les sexes. «La nomination d’une femme au poste du chef du gouvernement est une chose positive, une reconnaissance de l’importance du rôle des femmes en Tunisie et leur capacité à réussir dans tous les domaines», estime le politologue Salaheddine Jourchi pour l’AFP. Notant que Mme Bouden manquait d’expérience «dans des postes sensibles», l’expert se montre cependant sceptique sur sa capacité «à faire face à tous les énormes dossiers complexes» qui l’attendent. Très endettée et dépendante des aides internationales, la Tunisie fait face à une profonde crise économique et sociale -chute du PIB, forte inflation, chômage à près de 18%-, aggravée par la pandémie de Covid.
Sur le plan politique, et en continuité des critiques formulées par de nombreuses formations politiques hostiles au président Saied, des ONG nationales et internationales ont fustigé samedi 25 septembre les mesures d’«accaparement du pouvoir» prises par le chef de l’Etat, qu’elles ont qualifié de «dérive sans précédent». Dimanche, 26 septembre, plus de 2.000 personnes ont manifesté à Tunis pour réclamer sa démission, qu’elles ont accusé d’«avoir volé la Révolution de 2011», ayant provoqué la chute de Zine El Abidine Ben Ali et le retour au respect de la Constitution. Hier, la chancelière allemande Angela Merkel a jugé «essentiel» un «retour à la démocratie parlementaire» lors d’un entretien téléphonique avec le président Kais Saied. n