Les premières municipales libres de Tunisie ont été marquées par une forte abstention dimanche dernier. Un électeur sur trois seulement s’est rendu aux urnes, une abstention massive qui renseigne sur la perception qu’ont les Tunisiens actuellement de leur personnel politique et de son action.

Le taux de participation à ce scrutin proportionnel à un tour, qui s’est déroulé sans incident majeur, n’a atteint que 33,7% au niveau national, et seulement 26% à Tunis, selon l’instance en charge des élections, l’Isie.  « Le plus important pour nous, c’est que les élections municipales ont eu lieu, c’est un moment historique pour la Tunisie », a déclaré son président à la presse. Mohamed Tlili Mansri ne minimise pas pour autant l’ampleur du désaveu et exprime l’espoir de « faire mieux la prochaine fois ». Une réalité que l’analyste politique Youssef Cherif résume par cette phrase : « Ce haut taux d’abstention signifie que les partis sont faibles », a-t-il déclaré à l’AFP. Repoussées à quatre reprises, ces municipales constituaient les premières élections depuis les législatives et la présidentielle de 2014, alors saluées par la communauté internationale. Ce scrutin constitue « un pas important pour la stabilité du pays, pour la mise en place complète de la Constitution et pour servir de modèle au monde arabe », a estimé le vice-président du Parlement européen, Fabio Castaldo, chef des observateurs envoyés par l’UE.
Si les résultats officiels ne seront connus que dans les jours à venir, deux tendances semblent se dessiner : « On peut parler de victoire de l’abstention et des listes indépendantes », résume la politologue Nessryne Jelalia pour la première tendance. Un éparpillement des forces politiques, pour la seconde tendance, qui conforme la bipolarité entre Nidaa Tounes, formation du chef de l’Etat, et Ennahda, formation islamiste. Dans le rapport de force entre les deux formations, alliées de circonstance depuis plus de trois ans, Ennahdha semble reprendre le dessus après son revers des législatives de 2014: le mouvement de Rached Ghannouchi a clamé sa victoire à Tunis et en nombre total de voix dans l’ensemble du pays. Nidaa Tounès a concédé être arrivé deuxième. La mairie de la capitale pourrait ainsi revenir à la candidate du parti islamiste, Souad Abderrahim, une pharmacienne de 53 ans

« Les Tunisiens en colère », selon l’UGTT

Ces deux tendances sont synthétisées par le sondage effectué par l’institut Sigma. Il crédite Ennahdha de 27% des voix contre 22% à Nidaa Tounès – les listes indépendantes sont, elles, données à 28% en scores cumulés. Selon Nessryne Jelalia, les électeurs tunisiens ont adressé « un message clair envers les partis » établis. Elle note « la fuite de l’électorat vers des listes ne s’affichant pas comme partisanes » et « une abstention de sanction ». Si la percée des indépendants se confirme, « cela montre qu’un renouveau se met en place, même si les partis parviennent à maintenir leur assise », estime pour sa part le politologue, Youssef Cherif. Pour le secrétaire général de la puissante syndicale UGTT, Noureddine Taboubi, « les Tunisiens sont en colère contre tous les politiciens ». M. Taboubi a de nouveau appelé à un remaniement, estimant « nécessaire de pomper du sang neuf dans les articulations de l’Etat ». La presse souligne elle aussi le désenchantement des Tunisiens sept ans après la chute de la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali, entre hausse des prix, crises politiques à répétition et corruption. La Tunisie a connu neuf gouvernements en sept ans, et la timide reprise de la croissance, à 2% en 2017, ne suffit pas à enrayer un chômage élevé et une inflation qui continue à grimper. Les 5,3 millions d’électeurs tunisiens inscrits ont voté pour les conseillers des 350 municipalités, parmi 57 000 candidats. Ces conseillers devront ensuite élire les maires d’ici la mi-juin. Les maires ne seront néanmoins choisis que d’ici la mi-juin par les conseillers des 350 municipalités élus dimanche à la proportionnelle à un tour. Le Premier ministre Youssef Chahed a pris acte de cette abstention, estimant que c’était « un signe négatif, un message fort (…) pour les responsables politiques ». Les jeunes étaient particulièrement peu nombreux à voter, selon les observateurs.