Des centaines de Tunisiens favorables au président en exercice Kais Saied ont manifesté hier dimanche dans le centre de la capitale Tunis. Rassemblés sur l’avenue Bourguiba, ils ont répondu à l’appel lancé par un collectif de soutien au chef de l’Etat. Ils ont scandé des mots d’ordre d’appui aux mesures qu’il prône pour redresser le pays et ont conspué les figures de l’opposition, à leur tête Rached Ghannouchi, chef du parti islamo-conservateur Ennahdha et président du Parlement dissous.

Par Salim Benour
La manifestation intervient dans un contexte de forte crispation du champ politique en Tunisie et de détérioration des indicateurs économiques du pays. De nombreux courants, y compris ceux qui se sont montrés favorables au chef de l’Etat, commencent à douter de la pertinence de son action sur le terrain. Depuis qu’il s’est arrogé les pleins pouvoirs en juillet 2021, ses adversaires l’accusent de mettre en place un régime autoritaire qui sonne le glas de la balbutiante démocratie dans le pays
Après des mois de blocage politique, M. Saied, élu fin 2019, s’est arrogé les pleins pouvoirs le 25 juillet en limogeant le Premier ministre et en suspendant le Parlement avant de le dissoudre en mars dernier. En février, il a dissous le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) pour le remplacer par un organe de supervision judiciaire « temporaire » dont il a nommé les membres. Le 22 avril, il s’est arrogé le droit de nommer le chef de l’Autorité électorale, à quelques mois d’un référendum sur des réformes constitutionnelles en juillet et un scrutin législatif en décembre. Dans ce cadre, plusieurs partis d’opposition ont annoncé fin avril la création d’un « Front de salut national » avec l’objectif d’unir toutes les forces politiques pour « sauver » la Tunisie de sa profonde crise. Début mai, le président Saied a, pour réaffirmer son ambition de « redresser » le pays, annoncé l’instauration d’un « dialogue national » attendu depuis des mois mais dont il a exclu les partis politiques. Dimanche, 1er mai, dans un discours à l’occasion des fêtes de l’Aïd, diffusé sur la page Facebook de la Présidence, il a déclaré son intention de former une « Commission supérieure dont l’objectif est de préparer l’instauration d’une nouvelle république » après un référendum populaire, en plus d’une autre Instance chargée de conduire un dialogue qui serait « ouvert à ceux qui se sont engagés sincèrement dans la démarche de correction entamée le 25 juillet ». Sans nommer ses détracteurs, il s’est adressé à ceux qui « exigent le dialogue », répétant « les trois non, à savoir ni réconciliation, ni négociation, ni reconnaissance pour ceux qui ont détruit le pays et y ont semé le chaos ». « Ils font partie du passé et nous ne ferons pas le moindre pas en arrière », a-t-il ajouté. « Nous menons une guerre d’usure dans cette phase de l’histoire de notre patrie, et nous en sortirons victorieux. Ils ne pourront pas nous vaincre, quelles que soient leurs manigances. (…) notre action s’inscrit dans le plein respect de la légalité et de la légitimité populaire », a-t-il poursuivi. Il a précisé que « le dialogue ne se fera pas avec les parties mentionnées, mais les quatre organisations nationales seront quant à elles présentes, et ce qui aura été élaboré sera ensuite présenté au peuple par référendum le 25 juillet prochain ». Les quatre organisations visées sont : l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le patronat de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, l’Ordre des avocats et la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme. Le président tunisien a expliqué que « ce dialogue sera différent des dialogues précédents, et il sera ouvert à ceux qui se sont engagés sincèrement dans la démarche de correction qui a commencé le 25 juillet, mais ne sera pas ouvert à ceux qui se sont vendus, ceux qui n’ont aucun patriotisme, ceux qui ont saboté (le pays), qui ont affamé le peuple et l’ont maltraité ».
La Constitution tunisienne actuelle date de 2014, elle a été adoptée dans le sillage de la révolution populaire de 2011 qui a fait chuter l’ancien président Ben Ali. Si le président Saïed cherche à la modifier, accusent ces détracteurs, c’est qu’il veut instaurer un système présidentiel dans le pays, et de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains. Depuis le 25 juillet 2021, M. Saïed a imposé des mesures d’exception, notamment : la dissolution du Parlement et du Conseil supérieur de la magistrature, la promulgation de lois par voie de décrets, et la tenue d’élections législatives anticipées au 17 décembre 2022. Ces mesures sont considérées par ses adversaires comme un « coup d’État contre la Constitution ». Ses supporters, comme ceux qui ont manifesté hier à Tunis, y voient une « correction du cours de la révolution de 2011 » qu’il faut poursuivre alors que le contexte économique est des plus négatifs, le pays étant en attente d’un nouveau prêt du Fonds monétaire international (FMI).
L’inflation a continué d’augmenter pour le quatrième mois consécutif, avec une nouvelle hausse pour s’établir à la fin du mois d’avril à 7,5 %. Selon les chiffres de l’Institut national de la statistique, la Tunisie subit une relative pénurie de biens et produits alimentaires, comme la farine, les huiles, le riz et le pain.