Dix lanceurs d’alerte dans des affaires de corruption viennent d’être mis à l’honneur en Tunisie, vendredi dernier, afin de tenter de briser le mur du silence autour de ce fléau, qui freine la relance de l’économie du pays.

L’initiative revient à l’instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC). Cet organisme dirigé par Chawki Tabib centralise l’ensemble des moyens mis par l’Etat tunisien pour lutter contre la corruption qui a atteint un «stade épidémique», selon M. Tabib. Le travail de l’instance qu’il préside est soutenue par l’ONG l’ONG I-Watch, spécialisée dans le combat anticorruption.
D’après les médias et les observateurs tunisiens, ce qui s’est passé vendredi dernier à Tunis est inédit. Car c’est la première fois que des «lanceurs d’alerte» sont salués publiquement pour leur courage et leur combat et l’exemple de courage qu’il donne au reste de leurs concitoyens pour dénoncer les abus. «L’idée est de leur donner du courage, et de prouver qu’on est en guerre ouverte» contre la corruption, a déclaré hier à l’AFP la coordinatrice d’I-Watch. Henda Faleh a même usé de mots forts et indiqué à l’agence de presse qu’il faut «changer la peur de camp» et inciter les Tunisiens à briser l’omerta sur les passe-droits et la culture du bakchich. En Tunisie comme dans d’autres pays, explique cette militante, les victimes et témoins de cas de corruption ont souvent peur de les dénoncer, se sentant vulnérables face à l’absence de lois en leur faveur. «Il y a des personnes qui se sentent mal protégées, qui ne peuvent pas construire seules des dossiers solides et qui risquent au final d’être poursuivies» pour des déclarations jugées calomnieuses par exemple, a regretté selon l’AFP Noureddine Khalfaoui, un des «lanceurs d’alerte» honorés vendredi dernier. Ce responsable de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam), apprend-on, a été récompensé dans le cadre de la révélation, l’été dernier, du recours à des stents périmés par plusieurs cliniques privées du pays, une affaire qui avait fait grand bruit.
Un combat de longue haleine
Le parquet a annoncé l’ouverture d’une enquête mais à ce jour aucun responsable présumé de ce scandale n’a été inquiété. Un autre lauréat, cadre dans une entreprise publique de transports, a témoigné de son long parcours du combattant et des pressions subies quand il a dénoncé des faits de corruption. «Depuis 2006, je n’ai cessé de dénoncer, preuves écrites à l’appui, des détournements de fonds – notamment en achats de carburants -, pour plusieurs dizaines de millions de dinars», a raconté Mohamed Abdelmoumen à l’AFP. Mais, «à chaque fois, la seule mesure prise a été… de me muter». Selon lui, «il faut encore lever l’immunité dont bénéficient les lobbies de corruption, car ils sont toujours à l’œuvre». Epuisé par cette lutte inégale et découragé par l’absence de poursuites, ce cadre est aujourd’hui en congé maladie, victime d’une dépression nerveuse. Dans le cadre de la lutte anticorruption en Tunisie, un projet de loi est à l’étude au Parlement du pays. Le patron de l’Inlucc a profité de la cérémonie de vendredi dernier pour réclamer son adoption au plus vite, si possible «en février». «Depuis 2011, plus de 1000 dossiers épineux sont restés sans suite», a par ailleurs souligné I-Watch, exhortant la justice à se montrer elle aussi «plus courageuse». Le gouvernement d’union de Youssef Chahed a dit vouloir ériger la lutte anticorruption au rang de priorité et une «stratégie nationale» a été annoncée en décembre. «On ne peut pas parler d’une démocratie réelle si l’Etat n’est pas capable d’imposer la loi», a argué M. Chahed. Au dernier classement de Transparency International, la Tunisie est passée du 76e au 75e rang dans l’indice de perception de la corruption. Le coût de la corruption dans le pays est estimé à deux points de Produit intérieur brut (PIB).
«La guerre contre la corruption est devenue, dans certains cas, plus difficile que celle contre le terrorisme. Dans celle-ci, l’ennemi est souvent face à nous (…), alors que dans celle contre la corruption, il se cache à l’intérieur même de nos sociétés», a prévenu le Premier ministre tunisien.