Le fiasco des élections législatives en Tunisie, marquées samedi par une abstention record de plus de 90%, est un camouflet pour le président Kais Saied, dont l’opposition réclame le départ, et qui se retrouve très affaibli dans ses négociations avec le FMI d’un prêt crucial pour une économie en crise.

Par Kaouther LARBI
Les Tunisiens ont boudé massivement les urnes samedi alors qu’ils étaient appelés à renouveler leur Parlement, un scrutin voulu par le président Kais Saied pour mettre un point final au processus enclenché par son coup de force de juillet 2021. Une nouvelle Assemblée de 161 députés, aux pouvoirs très limités, doit remplacer celle que M. Saied avait gelée le 25 juillet 2021, arguant d’un blocage des institutions démocratiques issues de la première révolte des Printemps arabes, après la chute du dictateur Ben Ali en 2011. Le président de l’autorité électorale Isie, Farouk Bouasker, a annoncé un maigre taux de participation, encore provisoire, de «8,8% à 18H00» (17H00 GMT). Il s’agit de la plus faible participation électorale depuis la Révolution de 2011 après des records (près de 70% aux législatives d’octobre 2014) et c’est trois fois moins que pour le référendum sur la Constitution l’été dernier (30,5%), déjà marqué par une forte abstention. M. Bouasker a reconnu un «taux modeste mais pas honteux», estimant qu’il s’expliquait par «l’absence totale d’achats de voix (…) avec des financements étrangers», contrairement au passé, selon lui. Le Front de salut national, une coalition d’opposants dominée par le parti d’inspiration islamiste Ennahdha — parti majoritaire du Parlement sortant — a qualifié ces résultats de «séisme», appelant le président à «réunir toutes les forces politiques» pour en discuter. Accusant depuis des mois M. Saied (élu fin 2019) de «dérive dictatoriale», l’opposition et la plupart des formations politiques boycottaient le vote, pour dénoncer aussi un changement de loi électorale, imposant cette fois des candidatures sans affiliation à un parti. Autre facteur pouvant expliquer la désaffection: les candidats (1.055), pour moitié enseignants ou fonctionnaires, étaient pour l’essentiel inconnus, avec très peu de femmes (moins de 12%) dans un pays attaché à la parité. Avant le vote, la puissante centrale syndicale UGTT avait jugé ces législatives inutiles. «L’échec», a titré dimanche le journal Maghreb. Le chef de la principale coalition d’opposants Ahmed Nejib Chebbi a appelé le président à «quitter ses fonctions immédiatement» après l’annonce d’un taux de participation de seulement 8,8% au premier tour d’un scrutin organisé pour renouveler le Parlement. Il s’agit du pire taux de participation à des élections en Tunisie depuis la Révolution de 2011 qui avait chassé du pouvoir le dictateur Zine EL Abidine Ben Ali et fait émerger la première démocratie du monde arabe. «C’est un grand désavoeu populaire pour le processus», démarré le 25 juillet 2021 quand Kais Saied avait gelé le Parlement et limogé son Premier ministre, s’emparant de tous les pouvoirs, a déclaré dimanche M. Nejib Chebbi dans un entretien téléphonique à l’AFP. «92% ont tourné le dos à son processus illégal qui bafoue la Constitution», a poursuivi M. Chebbi, président du Front de Salut national (FSN), dont fait partie le mouvement d’inspiration islamiste Ennahdha, bête noire de M. Saied et ancien parti majoritaire au Parlement pendant les 10 ans qui ont suivi la Révolution tunisienne de 2011. Il a appelé les autres formations politiques à «s’entendre sur la nomination d’un haut magistrat» capable de «superviser une nouvelle élection présidentielle». Après son coup de force puis la dissolution du Parlement, dénoncés depuis des mois comme «un coup d’Etat» par l’opposition, le président Saied a fait adopter cet été par référendum une Constitution qui réduit drastiquement les prérogatives du Parlement. Il a aussi réformé le mode de scrutin utilisé samedi pour les législatives, en interdisant toute affiliation politique pour les candidats, dont la plupart étaient inconnus, ce qui, pour les experts, a contribué à faire chuter la participation. La plupart des partis tunisiens dont aussi le Parti destourien libre d’Abir Moussi (opposition anti-islamiste) boycottaient en outre le scrutin de samedi.
«situation bloquée»
Pour le politologue Hamadi Redissi, l’extrêmement faible taux de participation aux législatives «est inattendu car même les prévisions les plus pessimistes tablaient sur 30%» comme au référendum sur la Constitution. «C’est un désaveu personnel pour M. Saied qui a décidé tout tout seul», a ajouté l’expert interrogé par l’AFP, estimant que «sa légitimité est en cause». Toutefois, selon cet expert, «la situation est bloquée» car «il n’existe aucun mécanisme juridique pour destituer le président» dans la nouvelle Constitution de 2022. Le nouveau Parlement — qui ne sera constitué qu’après un deuxième tour d’ici début mars — n’a pas cette compétence et peut, au mieux, censurer le gouvernement mais à l’issue d’un processus long et complexe. Pour le politologue Slaheddine Jourchi, après le fiasco du premier tour des législatives, M. Saied est «plus isolé, des élites, des partis et maintenant du peuple aussi». «Ce taux jamais enregistré (à un tel niveau dans une élection) reflète l’absence de confiance du peuple. Il s’est toujours prévalu du soutien du peuple mais ce taux de participation va être un choc, une secousse qui pourrait lui faire perdre ses équilibres», a estimé M. Jourchi. Le FSN a lancé un appel à la mobilisation des différentes forces d’opposition, y compris via des manifestations. Mais l’opposition «est faible et divisée» entre d’un côté le camp laïc et progressiste, et de l’autre le FSN coalisé autour d’Ennahdha, a souligné M. Redissi. Il y a «peu de chances qu’elle s’unisse tant qu’on n’aura pas résolu la question Ennahdha», a-t-il dit, à propos de cette formation à laquelle une bonne partie des Tunisiens, qui soutenaient au début le coup de force de M. Saied, a imputé les échecs économiques et sociaux de la dernière décennie.
La population est très inquiète de la dégradation continue de ses conditions: inflation galopante, chômage très élevé et un taux de pauvreté qui touche 4 millions des 12 millions de Tunisiens. Le FSN ne s’y est pas trompé en qualifiant aussi de «désaveu» – international cette fois – le report par le Fonds monétaire international (FMI) à début janvier au plus tôt d’un accord définitif sur un nouveau prêt de deux milliards de dollars, demandé par la Tunisie et qui aurait dû être donné ce lundi. (Source AFP)