Après avoir décidé, dimanche, de geler le Parlement, de limoger le Premier ministre et de mettre le pouvoir exécutif sous son autorité, le président Tunisien Kaïs Saied a fait tomber de nouvelles têtes de dirigeants dans son offensive qui a surpris le monde, mais qu’il continue à soutenir comme étant légale. En ce sens, il se réfère à l’article 80 de la Constitution l’autorisant, en cas de «péril imminent», d’agir de la sorte.

Par Feriel Nourine
Lundi, c’était au tour du ministre de la Défense d’être démis de ses fonctions par M. Saied, également chef de l’Armée, tout comme la porte-parole du gouvernement Hasna Ben Slimane, également ministre de la Fonction publique et ministre de la Justice par intérim. Dans le même cadre, le locataire du palais de Carthage a également décidé d’imposer un couvre-feu nocturne à travers le pays de 19 heures au lendemain 6 heures, et ce du 26 juillet au 27 août.
Si les initiatives du chef de l’Etat tunisien à l’encontre du Parlement, dominé par le mouvement Ennahda, et du gouvernement, ont été approuvées par une bonne partie de la population du pays, dont plusieurs milliers ont manifesté leur colère, dimanche, contre le pouvoir pour sa gestion de crise de la Covid-19 et de la situation sociale, la démarche de Kaïs Saied continuait, hier, à être différemment interprétée par la classe politique, les organisations ou encore les médias locaux.
Appel à des élections anticipées
Principale formation politique au Parlement tunisien, Ennahda, dirigée par Rached Ghannouchi, est revenue à la charge pour maintenir ses accusations contre M. Saied, en considérant que ce dernier a opéré «un coup d’Etat contre la révolution et la Constitution» et a proposé des élections anticipées et a appelé à un dialogue national pour faire sortir le pays de ses crises: politique, sociale, économique et sanitaire.
Dans le même esprit, le bureau du Parlement tunisien, présidé par le même Ghannouchi, a «affirmé à l’unanimité son rejet absolu et sa ferme condamnation de ce qui a été annoncé par le chef de l’Etat Kaïs Saied», dans un communiqué publié dans la nuit de lundi à mardi.
Ce dernier a tenu à faire une mise au point à ce type d’accusation, soutenant ne pas avoir enfreint la Constitution. «Je connais la loi, je l’ai enseignée, et à aucun moment je n’ai agi contre la Constitution. J’ai avisé les concernés de mes décisions en leur expliquant que j’allais le faire en recourant à l’article 80 de la Constitution», a indiqué le premier responsable du pays, avant de lier les mesures qu’il a prises à la situation sociale «dramatique» que traverse la Tunisie, au moment où les hautes sphère du pouvoir sont «gangrenées par la corruption avec la complicité de gens poursuivis en justice et ceux qui se sont accaparés les richesses du peuple tunisien», a-t-il souligné.
M. Saied ne s’est visiblement pas satisfait de dénoncer cette situation, signifiant que rien n’a réellement changé en Tunisie après la révolution de 2011. Sur ce registre, il est aussi passé à l’acte en donnant des directives interdisant la sortie du territoire national aux hommes d’affaires ainsi qu’à toute personne ayant assumé de hautes responsabilités, entre ministres, gouverneurs, délégués députés, ainsi que maires et leurs assistants. «Sans en préciser la période, cette décision aurait un effet rétroactif qui coïnciderait avec la «révolution» de Janvier 2011, fait savoir le correspondant de LSA à Tunis, précisant qu’il s’agit de directives s’inscrivant dans le cadre de la lutte contre la corruption.
En outre, Kaïs Saied a suspendu, pour deux jours, renouvelables au besoin, le travail dans les administrations. Comme il a interdit les déplacements entre les régions et les attroupements de plus de trois personnes, ajoute la même source. Dans la presse tunisienne, les initiatives du Président continuaient hier à faire l’événement number one. «Coup d’Etat ou coup d’éclat», titrait sur sa une le journal francophone le Quotidien. «Le coup de pied donné par Kaïs Saied dans la fourmilière parlementaire a pris au dépourvu beaucoup de monde, à commencer par Ennahdha», a-t-il écrit.
«Faut-il craindre pour la révolution ?», titre le journal La Presse dans un éditorial, notant que «le spectre de l’incertitude politique et de la banqueroute, conjugué aux effets d’une crise sanitaire mal gérée» dans le pays, a «provoqué un tremblement de terre dimanche».
Le Premier ministre tunisien Hichem Mechichi s’est dit prêt à céder le pouvoir au futur Premier ministre désigné par le président Kaïs Saied. «J’assurerai la passation de pouvoir à la personnalité qui sera désignée par le président de la République», a-t-il déclaré.
La situation en Tunisie a entraîné de multiples réactions à l’étranger qui se poursuivaient hier. La France a dit souhaiter un «retour, dans les meilleurs délais, à un fonctionnement normal des institutions» et appelé à éviter toute violence, tandis que les Etats-Unis, «préoccupés», ont appelé au «respect des principes démocratiques». Le secrétaire d’Etat Antony Blinken a téléphoné lundi à Kaïs Saied et l’a appelé à «maintenir un dialogue ouvert avec tous les acteurs politiques et le peuple tunisien». Il a également promis un soutien à l’économie tunisienne et à la lutte contre la Covid-19. De son côté, l’Union européenne a appelé au «respect de la Constitution, des institutions et de l’Etat de droit» et à «éviter le recours à la violence».
En Arabie saoudite, le ministre des Affaires étrangères Fayçal ben Farhan s’est entretenu avec son homologue tunisien, et a insisté sur l’attachement du royaume à la sécurité de la Tunisie. En Jordanie, le chef de la diplomatie Ayman Safadi a tweeté «espérer que les frères tunisiens dépasseront cette situation difficile en préservant la stabilité du pays (…) et en protégeant leurs acquis». Au Caire, le secrétaire général de la Ligue arabe Ahmed Aboul Gheit a fait part, lors d’un appel téléphonique avec son homologue tunisien Othman Jarandi, du «soutien total (de l’organisation) au peuple tunisien». Il a ajouté «souhaiter que la Tunisie sorte rapidement des turbulences». n