Alors que personne n’aurait misé sur lui, il y a à peine deux mois, voilà que le néophyte en politique, et sans structure partisane, Kais Saied, frappe un coup inédit dans les annales des élections présidentielles tunisiennes et prend les rênes du pays dans le statut d’un président à la victoire éclatante.

Un grand coup qui n’a d’égal que le score de 72,71% à valeur véritable plébiscite pour l’universitaire de 61 ans, ayant obtenu 2,77 millions de voix, contre 1 million pour son adversaire, l’homme d’affaires controversé Nabil Karoui, selon les résultats annoncés par l’Isie.
Le taux de participation est de 55%, a indiqué l’Isie, révisant légèrement à la baisse la participation annoncée dimanche. C’est supérieur à la participation enregistrée au premier tour le 15 septembre.
Ce score « est un message au Parlement », estime le politologue Selim M. Kharrat, qui dirige l’ONG de suivi du Parlement Al Bawsala. « Les électeurs ont opté pour un projet de moralisation de la vie politique, de lutte contre la corruption et qui donne plus de pouvoir aux entités locales », souligne M. Kharrat, estimant que la principale différence entre les deux finalistes repose sur leurs « socles moraux ». Et d’expliquer que « Nabil Karoui représente la classe politique dirigeante qui verse dans la compromission, et qui utilise argent et pouvoir pour un intérêt personnel ».
L’homme d’affaires, fondateur de la principale chaîne privée tunisienne Nessma TV, avait fait de la lutte contre la pauvreté son cheval de bataille. Il est aussi associé en affaires à l’ex-Premier ministre italien Silvio Berlusconi et reste poursuivi pour fraude fiscale et blanchiment d’argent.
Nabil Karoui a attribué son échec à son incarcération durant 49 jours, en pleine campagne, et ses équipes ont indiqué réfléchir à une façon de contester cette situation inédite.
Au-delà du vote sanction du premier tour qui avait chassé tous les dirigeants sortants, les scores enregistrés par Kais Saied, notamment chez les jeunes –plus de 90% chez les 18-25 ans selon un institut de sondage–, témoignent d’une adhésion au projet de ce candidat sobre voire rigide.
« Les Tunisiens cherchaient la probité », avance le conservateur Lotfi Mraïhi, tout juste élu député et qui a soutenu M. Saied. Celui-ci incarne «cette volonté de couper avec l’ancien système et de refaire vivre l’espoir porté par la révolution », dit-il.
Le conservatisme sociétal assumé du futur président a été un sujet de débat durant la campagne. Mais le positionnement globalement hors normes de Kais Saied a fait voler en éclat les clivages traditionnels entre progressistes et islamistes.
Derrière son discours souverainiste et ses appels à une réforme radicale du régime politique se sont rangés des formations de gauche, nationaliste arabe tout comme le parti d’inspiration islamiste Ennahdha, principal bloc au Parlement (52 sièges).
Ce mandat clair donne au nouveau président tunisien une forte légitimité et une lourde responsabilité pour répondre à une population aux attentes aiguisées, après avoir vu les espoirs de la révolution déçus.
Reste à savoir s’il parviendra à faire passer ses propositions sans parti pour les relayer au Parlement, où se situe l’essentiel du pouvoir en vertu de la Constitution de 2014.
La nouvelle assemblée sera composée d’une multitude de partis divergents, ce qui augure de négociations ardues pour former un gouvernement –cette tâche doit revenir à Ennahdha–, alors que s’accumulent les urgences socio-économiques.
La principale proposition de M. Saied, celle de confier le pouvoir à des conseils locaux au mandat révocable, représente « une chute du régime par la loi », argue Selim Kharrat. Pour la mener à bien, il va falloir « des négociations, surtout avec un Parlement éclaté avec une majorité fragile ». « C’est quasiment infaisable », estime-t-il, craignant de voir le président « isolé pendant cinq ans à Carthage (palais présidentiel) ». Mais, en fin connaisseur des textes encadrant ses prérogatives, théoriquement limitées à la défense et la diplomatie, Kais Saied « pourrait prendre des initiatives constitutionnelles », souligne le politologue Youssef Cherif. Il avait d’ailleurs évoqué cette possibilité lors du débat télévisé vendredi.
M. Saied devrait prêter serment d’ici fin octobre, selon la présidence. Il doit prendre la relève du chef de l’Etat par intérim Mohammed Ennaceur, nommé pour 90 jours après le décès en juillet du premier président élu démocratiquement au suffrage universel, Béji Caïd Essebsi.