La plateforme électronique destinée à recueillir les suggestions des Tunisiens dans le cadre de la «consultation populaire», voulue sur ses projets de réforme par le président Kaïs Saïed, a été lancée officiellement samedi 1er janvier 2022. Une «opération d’essai et de sensibilisation» a démarré dans les maisons de jeunes des 24 régions du pays, et «la plateforme sera ouverte à tout le monde à compter du 1er janvier et jusqu’au 20 mars», indique le ministère des Technologies.

Par Lyes Sakhi
Seulement 45% des foyers tunisiens disposent d’une connexion internet, ceux qui n’en ont pas pourront se rendre dans divers comités de quartier. Pour adresser leurs remarques, les Tunisiens sont appelés à s’inscrire avec leur carte d’identité sur le portail électronique de la consultation nationale www.e-istichara.tn Le site énumère les questions politiques et électorales, économiques et financières, les problèmes sociaux, le développement et la transition numériques, la santé et la qualité de la vie, les affaires éducatives et culturelles.
Le 13 décembre 2021, le président Saïed a dévoilé une feuille de route destinée à sortir de la crise politique avec un scrutin législatif prévu en décembre 2022, après révision de la loi électorale et un référendum, en juillet 2022, pour amender la Constitution. La «consultation populaire» électronique qu’il a initiée est organisée pour faire émerger des idées qui doivent servir de base aux amendements constitutionnels. Un procédé singulier qui illustre les méthodes «populistes» du chef de l’Etat tunisien, selon ses détracteurs et une opposition qui dénonce une vacillation du dispositif politico-institutionnel dans le pays.
«Le pays nage en pleine incertitude politique même après l’annonce par M. Saïed de sa feuille de route qui ne semble pas rassurer les partenaires, ni à l’intérieur ni à l’extérieur», a indiqué à ce sujet à l’AFP le politologue Hamza Meddeb. «On n’a jamais essayé en Tunisie ce genre de référendum et on ne sait pas comment le Président compte organiser ces consultations. Il y a beaucoup de points d’ombre», selon cet observateur de la scène politique tunisienne. Ces consultations débuteront «en plein malaise socio-économique avec des questionnements concernant les libertés», a ajouté M. Meddeb. Dans le budget présenté mardi, la Tunisie prévoit de creuser sa dette de six milliards d’euros supplémentaires pour relancer une économie lourdement affectée par les crises politique et sanitaire.
«Depuis le 25 juillet, il y a une seule institution et une seule personne qui décide de l’avenir de ce pays (…) et rien ne laisse croire qu’il va y avoir de l’espoir», estime Bochra Belhaj Hmida, militante politique et des droits humains. Mme Belhaj Hmida vient d’être condamnée à six mois de prison pour une plainte d’un ancien ministre remontant à 2012, un verdict dont le timing interpelle car tombé quelques jours après qu’elle a publiquement critiqué le président Saïed, soulignent des militants de l’opposition qui s’élèvent contre une répression «à visage découvert».
Vendredi, 31 janvier, le président adjoint d’Ennahdha, Noureddine Bhiri, proche du chef historique de ce mouvement, Rached Ghannouchi, a été arrêté devant son domicile. Dans un communiqué, Ennahdha a dénoncé «un kidnapping et un dangereux précédent qui marque l’entrée du pays dans le tunnel de la dictature». Le 22 décembre, l’ancien président Moncef Marzouki, vivant en France, a été condamné par contumace à quatre ans de prison pour avoir «porté atteinte à la sûreté de l’Etat à l’étranger», après avoir critiqué publiquement le pouvoir tunisien. «Tous ces procès expéditifs contre les voix critiques montrent que la justice est, malheureusement, aux ordres de celui qui gouverne», selon le politologue Hamza Meddeb. L’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW) a dénoncé la multiplication, depuis le 25 juillet, de poursuites judiciaires visant divers opposants, qui s’appuient, selon HRW, sur des lois «répressives». Le Syndicat national des journalistes en Tunisie a, lui, mis en garde contre «un danger imminent menaçant la liberté de la presse, des médias et d’expression». Des opposants au coup de force de M. Saïed, membres du collectif «Citoyens contre le coup d’Etat», ont entamé le 23 décembre une grève de la faim pour protester contre une «abolition complète des libertés». Le groupe a appelé au boycott de la «consultation populaire». L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) affiche, depuis des semaines, une position critique à l’égard des décisions du président Saïed dont celles d’amender la Constitution, qui n’est pas une priorité, selon le puissant syndicat. Elu en 2019 avec près de 73% des suffrages, le président Saïed continue de jouir d’une popularité solide.