« Tu seras mon père » ou comment les Brigades rouges, mouvement terroriste d’extrême-gauche qui aura marqué de manière sanglante les années 70-80, vont dévaster l’enfance d’un Italien « beau comme un dieu ». L’écrivain franco-turc Metin Arditi livre un roman aussi bouleversant que précis sur ces « années de plomb » italiennes…

De notre correspondante :
Dominique Lorraine
Renato, sept ans, malgré un léger handicap de surdité, vit une enfance enchantée dans une famille bourgeoise de Vérone. Il adore son père, Francisco Barro, directeur d’une fabrique de glaces, les meilleures d’Italie. Renato en raffole surtout quand son père lui demande d’en trouver tous les ingrédients : « C’était leur rituel… Dans de tels moments, le bonheur de Renato était à son comble, comme si toutes les raisons qui le rendaient heureux s’étaient données rendez-vous : le plaisir de dévorer une glace bien tendre, la complicité avec son père, le sentiment de sécurité qu’il ressentait lorsqu’il se trouvait à l’atelier, là où son père était très respecté des ouvriers. » Là, tout s’effondre quand Francisco est enlevé par un commando des Brigades rouges. Les tractations s’éternisent (on apprendra bien plus tard pourquoi) et quand l’homme d’affaires est libéré, après le versement d’une rançon et deux mois de captivité éprouvante, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il se suicide. Son épouse Gabriella fuit en Suisse avec toute sa maisonnée. Renato est anéanti, seulement réconforté par Rosa, la gouvernante qui le considère comme son fils. Quand, onze ans plus tard, Gabriella, sa mère, juge que son purgatoire a assez duré, elle retourne à Vérone pour se marier et …« retrouver le monde civilisé ». Elle inscrit Renato à l’Institut Alderson de Lausanne, un internat pour familles huppées, histoire de mettre du champ entre elle et son fils…
« Ecris-moi souvent, même des lettres courtes. Chaque jour au déjeuner, on distribue le courrier. C’est important de ne pas se sentir « mis au dépôt », si tu vois ce que je veux dire », lui écrit-il. Beaucoup de ses camarades de classe sont, comme lui, des enfants délaissés par de riches parents. Parmi les professeurs, un certain Paolo Mantegazza, un Italien, responsable des activités théâtrales et, comme Renato Barro, passionné de haute montagne. Une admiration réciproque ne tardera pas à s’installer entre eux deux. Renato est un élève brillant et Paolo Mantegazza un enseignant pédagogue et raffiné. Il fait découvrir à son élève Elias Canetti, « un philosophe. Lui aussi avait perdu son père très jeune. A l’âge de sept ans je crois». Leur même passion pour le théâtre les réunira quasi intimement.
Chaque année, le lycée monte un spectacle théâtral avec tous les élèves. Non sans arrière-pensée, Paolo Mantegazza choisit Pirandello « Chacun sa vérité », une pièce qui joue sur le doute : Que sait-on des choses et des gens ? Ce qu’on en voit ou ce que l’on croit en voir et, bien souvent, ce que l’on aimerait qui soit. « Une pièce de l’absurde », remarque Renato. Mais le hasard réserve parfois bien des surprises et on découvre assez rapidement que Paolo Mantegazza est la nouvelle identité de la tête pensante des Brigades rouges, Paolo Rivolta, celui-là même qui avait organisé le kidnapping du père de Renato. « Hier après-midi, j’avais devant moi Gabriella Barro et son fils Renato. Tu imagines le choc », écrira l’ex-brigadiste à son ami Giancarlo.
Metin Arditi, dans un style haletant, va alors s’attarder sur la réaction de l’enseignant ex-terroriste, qui avait, assez rapidement, compris qui était son élève et celle de Renato qui finira par découvrir, avec une longueur de retard, la véritable identité derrière laquelle se cache son professeur Paolo Mantegazza. Sera alors éventé le parcours chaotique de ce professeur au passé on ne peut plus trouble et de son engagement idéaliste et meurtrier à sa prise de conscience et à sa repentance. « L’immense bonheur s’était effondré », reconnaîtra amer, de son côté, le jeune Renato pour qui le chemin sera long et bien plus difficile. Il devra quitter la Suisse et l’Italie, pour se reconstruire et apprendre à réguler ses sentiments. Il lui faudra pour cela la complicité… d’une glace parfum vanille !
En marge de ce face-à-face dramatique, interviennent d’autres personnages qui ont tous des fêlures, la belle prof de danse Josy, métis américaine, la directrice de l’Institut Bérangère-Hugues, qui porte, telle une croix, le comportement de batifoleur de son ex-mari et Nadelmann, un prof d’allemand et de philosophie, grand admirateur d’Hölderlin, qui ne supporte pas, néanmoins, son prénom, Adolf.
Metin Arditi dissèque avec délicatesse la question de la paternité, de la fraternité mais aussi celle de l’engagement pour une cause qu’on croit juste mais dont le jusqu’au-boutisme s’avérera vénéneux. Le titre du roman « Tu seras mon père » fait écho au poème de Kipling « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir / … / Tu seras un Homme, mon fils. »

  1. « Tu seras mon père », de Metin Arditi, éd. Grasset, mai 2022

biographies
C’est en 1976 que Max Cabanes a commencé sa chronique délirante et fantasque Dans les villages, précisément dans le magazine Tousse Bourin (!). Le premier tome « La Jôle » paraît alors en noir et blanc aux Editions Audie (Fluide Glacial), la suite dans Charlie Mensuel. Dargaud rééditera le premier tome en couleurs, avant de publier les suivants : « L’Anti-jôle », « La Crognote rieuse », « Le Rêveur de réalité ». L’auteur a (entre autres !) collaboré avec le génial Jean-Claude Forest sur « Le Roman de Renart » (1985 – Futuropolis), nous a ravis avec « Rencontre du troisième sale type » (1982 Dargaud), a exploré l’autobiographie avec « Colin Maillard » et « Les Années Pattes d’eph » (1986 et 1992 Casterman). Il a réalisé le diptyque « Bellagamba » chez Casterman (1999 et 2002). Il est consacré Grand Prix d’Angoulême en 1990 (qui distingue l’ensemble d’une oeuvre et son apport à la bande dessinée) et entre ainsi à l’Académie des Grands Prix de la ville.
Son dessin s’est révélé dans la série « Dans les villages », où explosent aussi son talent narratif et sa puissante inspiration. Humour, angoisse, rêve et réalité s’y mêlent dans une sarabande ambiguë et grisante. Cabanes a reçu le Prix Polar’ Encontre 2010 pour le 1er tome de « La Princesse du sang » sur un scénario de Manchette.

Militant d’extrême gauche pendant la guerre d’Algérie, amateur de cinéma américain et de jazz, saxophoniste à ses heures, Jean-Patrick Manchette (1942-1995) parvient dès le début des années 70 à dynamiter et revivifier le roman noir français en dix romans (citons « Le Petit Bleu de la Côte Ouest », « Nada », « La Position du Tireur Couché », etc), dans lesquels il revient aux sources du genre, la critique sociale. Théoricien érudit du roman noir, il s’en affirmera un brillant critique sous le pseudonyme transparent de Shuto Headline (ce qui signifie manchette en japonais, puis en anglais) en publiant de 1978 à 1995, des chroniques qui analysent le genre et son évolution. Ses dix romans noirs écrits sur dix ans, de 1971 à 1981, constituent la partie la plus visible et la plus captivante de l’oeuvre de Manchette. Mais outre son Journal intime qui compte plus de 5 000 pages manuscrites, ses notes de lecture, préfaces, chroniques et articles, ce diable d’homme a rédigé quantité de nouvelles, romans sous pseudonymes, récits pour la jeunesse, bandes dessinées, traduit trente romans, beaucoup travaillé pour le cinéma et la télévision comme scénariste et dialoguiste. En 1989, Manchette reprend la plume après huit ans d’abstinence pour écrire « La Princesse du sang », ce thriller planétaire passionnant qui entamait le cycle « Les Gens du mauvais temps ».
« Morgue Pleine » de Cabanes et Manchette, Collection Aire Libre, Dupuis, 2021.