Trois mois se sont écoulés depuis le déclenchement du mouvement populaire, et dorénavant les Algériens retiennent la date du 22 février comme une étape charnière dans leurs luttes pour le changement. La bataille est cependant loin d’être gagnée, disent à l’unisson des acteurs politiques et associatifs fortement impliqués dans le mouvement. Pour Saïd Salhi, vice-président de la ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), le Hirak a permis de réaliser « des miracles », regrettant en revanche l’attitude de l’Armée qui est « dans la confusion totale ».
« Le Hirak a réalisé des miracles. D’abord c’est un mouvement qui demeure intact et fidèle à ses objectifs premiers. Les Algériens et grâce à ce mouvement ont pu arracher beaucoup d’acquis, car il a permis au peuple de reprendre son union nationale et surtout l’espace public qui lui a longtemps été interdit », estime M. Salhi. Il a aussi contribué à la libération de la parole et surtout à provoquer le départ de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, suivi par le départ d’Ahmed Ouyahia et son gouvernement, ajoute-t-il.
Il s’agit d’un « mouvement particulier, singulier dans l’histoire des luttes qui a réussi à gagner l’admiration du monde par son caractère pacifique », a-t-il estimé dans une évaluation des trois mois de Hirak.
Concernant le rôle de l’Armée, le militant a indiqué que les Algériens font face aujourd’hui au véritable pouvoir. « Le Hirak a réussi à dévoiler la vraie nature du système construit sur le régime militaire. Nous sommes aujourd’hui face au ciment, le véritable pouvoir qui assumera toute sa responsabilité et ses choix. L’Armée est face à deux options : soit de se mettre du côté du peuple ou bien continuer dans son entêtement », a relevé notre interlocuteur.
Pour lui, il y a « une réelle confusion à la tête du pouvoir qui s’accroche à l’élection présidentielle, mais que nous savons pertinemment ne se déroulera pas comme prévu ».
Il a relevé que du côté de la rue, on a déjà commencé à s’organiser à travers les acteurs de la société civile où il y a des propositions qui émanent de partout pour « assurer une sortie de crise sans fracas, mais l’Armée les ignore », a-t-il dit.
De son côté, Abdelouahab Fersaoui, président de l’association RAJ, organisation très active au sein du Hirak, a indiqué que le mouvement a de nombreux points positifs, mais que le défi aujourd’hui est d’inscrire ce mouvement dans la durée.
« Il y a beaucoup d’acquis, les Algériens se sont libérés et ont brisé le mur de la peur en levant l’interdiction de manifester dans la capitale. Il y a eu une mobilisation extraordinaire des différentes tranches de la société algérienne qui sont sorties unies pour réclamer le changement du système. Aujourd’hui, les Algériens débattent de politique, alors que le pouvoir a tout fait pour les en éloigner », a-t-il constaté.
« Nous sommes devenus une société vivante qui aspire au changement, qui revendique ses droits et sa souveraineté », s’est-il réjoui, indiquant que le peuple n’a nul autre choix que de maintenir sa mobilisation.
« Certes, l’objectif principal – le départ du système – n’est pas encore concrétisé, mais les Algériens ne sont pas dupes et en sont conscients. C’est un combat qui s’inscrit dans la durée, car le système dont les racines remontent à 1962 ne peut pas partir en quelques mois ou une année », a noté M. Fersaoui. Pour ce dernier, « il faut un combat de longue haleine, une stratégie, une lutte qui s’inscrit dans la durée », promettant le « maintien de la mobilisation pacifique au niveau national ».
Notre interlocuteur a aussi souligné, l’importance de rassembler toutes les synergies pour contrecarrer le discours du pouvoir.
« Nous sommes actuellement en train de nous préparer pour la conférence nationale de la société civile qui nous permettra d’aller vers un rapport de force avec le système », a-t-il dit. Pour sa part, Omar Farouk Slimani, avocat, n’a pas hésité à qualifier le mouvement populaire d’extraordinaire. « Le Hirak est quelque chose d’extraordinaire. Même rythme, même volonté et une union inébranlable bien que le temps passe et les tentatives de divisions du peuple se multiplient.
Toutes les classes et tranches d’âge sont sorties un peu partout en Algérie. C’est un bon signe qui rassure quant aux ressorts intacts de la société», fait-il observer.<