La date du déclenchement du mouvement populaire, dit communément Hirak, il y a trois ans, revient aujourd’hui dans un contexte riche en interrogations dans les milieux de la contestation entre partis politiques de l’opposition, collectifs associatifs et avocats acquis à la dynamique de protestation.

PAR NAZIM BRAHIMI
Ce troisième anniversaire du déclenchement du mouvement populaire né en février 2019 intervient manifestement dans une conjoncture politique pas similaire au contexte de février 2021 quand les manifestations avaient pu marquer ses deux années d’existence et reprendre après une suspension expliquée par le contexte sanitaire.
D’ailleurs, la célébration des deux ans du Hirak a commencé en 2021 dans la ville de Kherrata, où se sont regroupés des milliers de militants pour débattre des perspectives à donner à la dynamique de contestation. Une étape d’évaluation qui n’a pas pu se tenir pour déficit de consensus entre les acteurs les plus en vue du mouvement. Une année plus tard, la difficulté ne réside pas uniquement dans ce qui peut être considéré comme des «divergences» ou d’incompatibilité d’approche entre divers courants politiques.
Le Parti socialiste des travailleurs (PST), qui a été au cœur du Hirak depuis février 2019, interpelle dans ce sens le pouvoir politique pour la «cessation de la répression et le retrait des mesures et des dispositions juridiques liberticides».
Réclamant «la libération de tous les détenus politiques et d’opinion et leur réhabilitation», le parti de gauche a estimé nécessaire, voire urgente, «la levée de toutes les entraves à l’exercice effectif de toutes les libertés démocratiques et syndicales, notamment les libertés d’expression, de manifestation, d’organisation, droit de grève et toutes les autres libertés et droits démocratiques et l’ouverture des médias à tous les courants politiques et d’opinion et à tous les citoyens de notre pays».
Limites du Hirak ?
Pour certains observateurs des mouvements de contestation, le Hirak algérien aurait dû établir ses bilans d’étape pour pouvoir créer les conditions de sa réussite et ne pas se contenter de la mobilisation populaire. Selon le chercheur Nedjib Sidi Moussa, le Hirak souffre de beaucoup de limites qui affaiblissent sa dynamique contestataire, énumérant plusieurs failles dont «la permanence stérile dans chaque démarche contestataire du référent colonial», ainsi que ce qu’il qualifie de «la reprise par les forces de l’opposition des modalités conventionnelles sur lesquelles repose le pouvoir en place (la Révolution anticoloniale, la nation et l’islam), creusant par conséquent un abîme avec les objectifs radicaux de la contestation». Le chercheur cite aussi «son caractère interclassiste qui l’empêche de se départir de la matrice populiste et nationaliste qu’il partage avec le régime, au même titre que le triptyque identitaire (islamité, arabité, amazighité) ou le drapeau vert-blanc-rouge».
Il y a une année, le sociologue Nacer Djabi appelait à un changement de paradigme dans la logique de la contestation. «Nous sommes donc devant une nouvelle étape qui appelle à un changement de paradigme en vue de cueillir le fruit de cette révolution populaire pour le bien du pays et des Algériens. Car le Hirak reste un moment historique qu’il faut exploiter positivement pour fonder un Etat national fort», a-t-il observé.
Pour lui, le mouvement est un «moment historique important dans la vie de l’Algérie et des Algériens, sur lequel il faut s’appuyer pour réaliser un départ vers un avenir meilleur et rompre avec les nombreux aspects négatifs du passé. Et cela aux niveaux intellectuel, idéologique, institutionnel et sociologique». Le chercheur a estimé, dans ce sens, que le Hirak a compté sur ce qu’il y a de meilleur en Algérie : la jeunesse, les classes moyennes formées, les femmes instruites et qualifiées, comme l’indiquent les dernières statistiques évoquant le pourcentage de femmes ingénieurs en Algérie, des citadins devenus majoritaires sur le plan démographique et de la diaspora.

Tebboune loue «le Hirak béni»
Côté décideurs, le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune a évoqué le mouvement du Hirak à la veille de la commémoration de ses trois années de manifestations publiques.
S’exprimant avant-hier (dimanche) lors de sa rencontre avec les représentants de la communauté nationale établie au Qatar, en marge de sa visite d’Etat dans ce pays, le président a déclaré que «le Hirak béni a sauvé le pays et a permis la tenue d’élections sans fraude et l’édification de nouvelles institutions du pays avec la participation de tous ses enfants». Il a insisté, par la même occasion, sur «l’ouverture de perspectives d’avenir en faveur de la jeunesse et l’installation prochaine du conseil supérieur de la jeunesse, dans le cadre de ses engagements à transmettre le flambeau aux jeunes».
Au mois de juin et dans une interview au journal français Le Point, Abdelmadjid Tebboune, a affirmé ne croire qu’au Hirak «authentique et béni» ayant ignoré «le chant des sirènes» qui le poussait à aller vers une période transitoire. «Je n’utilise plus ce mot Hirak parce que les choses ont changé», a soutenu le président Tebboune, qui a ajouté que «le seul Hirak auquel je crois est le Hirak authentique et béni qui a spontanément rassemblé des millions d’Algériens dans la rue. Ce Hirak-là a choisi la voie de la raison en allant à l’élection présidentielle du 12 décembre 2019)». <