Des mines quelques peu défaites en cette matinée du dimanche 19 janvier devant le tribunal de Sidi-M’hamed qui renoue avec un rituel que beaucoup croyaient révolu : celui des sit-in de protestations. Vingt manifestants arrêtés ce vendredi, pendant le Hirak, comparaîssent devant le juge d’instruction.

C’est un dimanche pluvieux. Le ciel semble pleurer les libertés confisquées. Dès 9h30, près d’une centaine de personnes est agglutinée sous les arcades de l’antique tribunal, tristement célèbre depuis le début du Hirak et même avant : les mises sous mandats de dépôt de comédiens, d’artistes et de journalistes, il y a une année, sont encore vivaces dans les esprits, tout comme celles des détenus d’opinion et des porteurs de drapeau amazigh, quelques mois plus tard.
Des visages familiers du Hirak et d’autres moins. Il y a là, Baya trimballant ses maladies plurielles. Rabah Ouakli, l’ancien du FFS historique et inconditionnel du Hirak. Addar, Smallah, Raouf Raïs, Aouïssi, H’mimi et beaucoup d’autres ex-détenus d’opinion, toujours en liberté provisoire. Beaucoup de visages aussi, de manifestants croisés les vendredi et mardi. Les étudiants sont également de la partie : Anaïs, Imili, Boualem, Massoum, et d’autres encore, pour certains, arrivés tardivement après la fin de leurs examens. Même Benyoucef Melouk a fait le déplacement de Blida.
Le temps passe. Lamentablement. A l’intérieur du hall du tribunal, d’autres activistes, militants du Hirak et les familles des accusés guettent la moindre information, le moindre signe qui puisse suggérer l’une ou l’autre des issues. La tendance est cependant à l’optimisme. Pourtant, les nouvelles qui viennent d’ailleurs ne sont pas rassurantes. L’étudiant Biskri, Benalia Mohamed Amine, condamné à 18 mois de prison ferme et 50 000 DA d’amende, pour atteinte à la personne du Président de la république et à l’intégrité du territoire national. Les étudiants présents sont choqués. Il sera leur leitmotiv ce mardi. Autre mauvaise nouvelle, le procureur d’Annaba a requis 6 mois de prison ferme et 50 000 DA d’amende contre Mustapha Benjemâa, journaliste au quotidien Le Provincial. Le verdict sera rendu le 2 février prochain.
Au milieu de la foule, on reconnaît des visages encore. Les membres du CNLD et du Réseau contre la Répression, ceux du Raj, Mahmoud Rechidi, secrétaire général du PST, Youcef Tazibt, membre de la direction du PT. L’épouse du Dr Oulmane est présente, accompagnée de son fils cadet. Optimiste, souriante et sereine. Son regard trahi parfois sa détermination. Le temps d’une hésitation. Mais l’espoir et la conviction reprennent le dessus.

Sit-in rue de la Liberté
Vers midi, les présents se dirigent vers la rue de la Liberté, pour tenir leur sit-in de protestation. Le dernier du genre doit remonter au mois de novembre… Et c’est le premier de l’année 2020.
La foule, nombreuse, occupe l’asphalte. Les policiers se déploient en conséquence. Et le premier cri fuse, explose littéralement dans la gorge de Baya, pourtant encore sous les effets de sa dernière chimiothérapie. « Atelqou erra’âhine ma baouch el cocaïne ! » (Libérez les otages, ils n’ont pas vendu de cocaïne). Elle est suivie à l’unisson par une foule décidée. Le drapeau national est déployé, tandis que trois gilets oranges avec « silmiya » inscrite en noir, unissent leurs voix, pour dénoncer l’interpellation d’un des leurs. Au milieu de la foule, un militant du PT brandit le portrait de Louisa Hanoune.
Les manifestants hurlent : « Etelqou ouladna yel haggarine ! » (Libérez nos enfants bande d’oppresseurs !). Au cœur de ce rassemblement apparaît le visage familier de Samira Messouci, venue soutenir ces accusés « victimes d’une injustice manifeste ». L’on apprend par les avocats et certains témoins que ces arrestations sont tout ce qu’il y a d’arbitraires et d’infondées. Pour certains, ils ont été arrêtés aux alentours de la mosquée « Errahma » sous l’accusation d’« incitation à attroupement », alors que la plupart l’ont été isolément. Pour d’autres, les arrestations ont eu lieu à la fin du Hirak, alors que les manifestants commençaient à se disperser. Pourquoi ces personnes-là précisément ? D’aucuns évoquent des arrestations ciblées, ce vendredi en particulier, avec l’arrière-pensée de juguler le Hirak en prévision de la date-anniversaire du 22 février. L’An I du Hirak.
Vingt personnes devant le procureur au moment où la foule appelle à leur libération. Vingt personnes dans deux dossiers différents, mais pratiquement pour les mêmes motifs, sauf celui du porteur de drapeau amazigh qui aurait justifié son acte en disant que : « dès lors que Riadh El Feth s’était drapé des couleurs du drapeau amazigh, je pensais cette histoire réglée… » A côté, la foule scande : « Inhadh, inhadh ya chahid, fi bladi isti’imar jdid ! » (Ô martyr lève-toi, dans mon pays un oppresseur nouveau !)
Hakim Tiroual, libéré récemment, interpellé alors qu’il échangeait avec des journalistes. Un autre, embarqué parce qu’on avait trouvé dans ses poches trois textes, de trois organisations différentes : RAJ, Rachad et Jil Jadid, distribués durant le Hirak. Ils ne lui ont pas laissé le temps de faire son choix…
Les manifestants continuent d’invoquer les martyrs : « Ya Amirouche, ya El Haouès ! Lahrar rahoum fi lahbès ! » (Ô Amirouche, ô El Haoues, les hommes libres sont en prison !) Des visages tristes sous un ciel terne. Ceux des familles des détenus anonymes du Hirak. Il y a là la maman de Hamza Djouab, l’enfant de sa chair, sous mandat de dépôt depuis plus de 10 mois…

Interminable attente au tribunal
Dès 13h30, le bruit court que le juge d’instruction a décidé finalement d’une comparution directe pour les vingt accusés. Les nombreux citoyens et activistes du Hirak venus témoigner leur soutien aux accusés prennent place dans une salle d’audience qui se révèle, comme à chaque fois, exiguë.
Dans la partie réservée aux avocats, Me Bouchachi consulte ses notes sur un calepin. Ou ce qui s’apparente à un « bréviaire »… D’autres avocats suivent. Maîtres Benisaâd, Badi, Djerdar, Allili, Feta Sadat et bien d’autres encore.
On s’impatiente. Les spéculations vont bon train. Jusqu’à 16h30 toujours pas d’audience. Sur les bancs réservés au public, quelqu’un chuchote : « le téléphone n’a pas encore sonné ! » Sourires mitigés. Baya tient le coup, depuis le matin.
Du côté des avocats, on essaye d’être logique.
« La comparution directe semble d’emblée exclure la mise sous mandat de dépôt, ce que le juge aurait pu décider dans son bureau. Idem pour la relaxe. Dans notre cas, cela signifie, soit une sentence, soit l’ajournement du procès avec la remise en liberté provisoire des détenus ».
C’est vers 16h50 que les vingt prévenus rentrent au box des accusés aux cris de : « Djazaïr Horra Democratiya ! » (Algérie libre et démocratique). Moins de vingt-cinq minutes plus tard, le juge rend sa décision. Liberté provisoire pour les vingt accusés. Jugement le 9 février prochain. Les avocats avaient raison.
Ils sont accueillis dehors en héros aux cris de
« Tahiya el Djazaïr ! » et des nombreux slogans du Hirak. Le Dr Oulmane et ses coaccusés sont libres. Ils dormiront ce soir à la maison. <