Depuis le 22 mars dernier, les autorités sanitaires du pays ont imposé l’arrêt du transport routier inter wilayas et ferroviaire de voyageurs pour tenter d’endiguer la propagation de l’épidémie de la Covid-19. De ce fait, les stations de taxi inter wilayas du pays ont été désertées par les taxieurs. Mais aux abords de ces dernières, une intense activité est perceptible à vue d’œil. Pourquoi autant de gens faisant le pied de grue et ce nombre impressionnant de véhicules légers stationnés sur des espaces censés réservés à d’autres fins. Questions qui méritent réponses. C’est près de la grande station de taxi du Caroubier à Alger que Reporters s’est rendu, hier tôt dans la matinée, pour en savoir un peu plus.

Les premières lueurs du jour font leur apparition en ce mercredi. Sur le côté est de la grande station services et au niveau des arrêts de bus, c’est tout un grouillement de personnes qui s’agitent et crient pour se faire entendre tandis que d’autres adossés au mur ou debout, le sac en bandoulière, attendent. Oran, Sétif, Constantine, Mostaganem, Tizi Ouzou, Blida… égrènent sans discrétion les chauffeurs. Quand une destination vient à l’oreille d’un voyageur concerné par le nom de la ville, il s’avance pour demander le prix de la course. Sur ce point, c’est à croire qu’ici tous les transporteurs affichent le même prix. Pour aller par exemple à Oran la place est de 3 000 DA alors que le tarif pratiqué par les taxieurs officiels est de 1 300 DA. Plus du double. C’est aussi le même écart pour les autres destinations. «Parfois plus au début du weekend», nous lance un jeune en stage à Boumerdès, originaire d’Oran, et qui fait une fois par mois le trajet Alger/Oran. Un père de famille, la quarantaine, n’hésitera pas à nous faire remarquer que «pour aller à Constantine où Bordj Bou-Arréridj, deux villes où je me rends souvent avec ma femme, c’est respectivement 3 000 et 1 000 dinars la place en taxi collectif, alors qu’en temps normal c’est 1000 et 600 DA». Il faut donc comprendre que cette kyrielle de taxieurs postés sur ces lieux fixe les prix d’un commun accord et surtout à leur guise. Toutefois, Reporters en a été témoin, certains voyageurs tentent de négocier. D’autres, venus se renseigner, réservent leur place ou repartent avec le numéro de téléphone d’un chauffeur. «Il faut venir très tôt le matin pour avoir le maximum de chance de trouver un clandestin qui vous mènera à destination. «C’est la stratégie en place car les clandestins savent qu’en cours de journée, les policiers font leur ronde», nous confie un rabatteur qui travaille de mèche avec un propriétaire de véhicule posté plus loin, histoire de se mettre à l’abri d’une descente de police.

L’anarchie règne
Toujours à propos des rabatteurs, un quinquagénaire désirant se rendre à Tizi Ouzou nous dira : «Non seulement les clandestins fixent leur propre prix, mais en plus des jeunes des quartiers avoisinants jouent les rabatteurs en ramenant des clients qui devront payer une marge supplémentaire.»
Par ailleurs, et constat sur les lieux étonnant, des chauffeurs professionnels prennent tout de même le risque de garer leur taxi jaune dans l’attente de quelques voyageurs. «Cela fait sept mois qu’on est à l’arrêt. Ceux qui avaient un peu d’argent de côté ont tout dépensé», se justifie un chauffeur professionnel, qui attend de remplir son véhicule pour prendre la route vers Mostaganem. Un autre nous avoue qu’il ne comprenait pas le laxisme de la police devant le nombre sans cesse croissant de taxieurs clandestins et de dénoncer l’anarchie régnante

Faute de pouvoir se déplacer, des citoyens dans l’embarras
Il faut souligner aussi que l’arrêt des transports inter wilayas cause beaucoup de préjudices aux citoyens qui doivent se rendre dans une autre wilaya pour une raison ou une autre. «Je dois consulter une fois par mois dans une clinique spécialisée en ophtalmologie, à Djejfa, j’ai dû faute de moyen sauter des rendez-vous», lâche une septuagénaire venue tôt le matin pour pouvoir avoir la chance de trouver un clandestin. D’autres voyageurs nous ont avoué qu’il leur arrive parfois de rebrousser chemin faute de transporteur clandestin. «Quand c’est le cas, ces occasionnels n’hésitent pas à tirer vers le haut le prix d’une place», déplore un de nos interlocuteurs.

La colère des taxieurs monte
C‘est pour dire enfin que les transporteurs clandestins imposent leur diktat. «Mais pour encore combien de temps cette anarchie régnante va encore durer» se demande-t-on du côté de la Fédération des taxieurs inter-wilayas. Ces derniers, de plus en colère, se sentent abandonnés à leur sort, quand bien même le gouvernement, pour calmer la grogne qui monte dans le secteur, a alloué une aide financière «de 30 000 dinars aux taxieurs applicable pour les mois d’août, septembre et octobre 2020. «Ce que nous demandons, ce n’est pas une aide, c’est avant tout de pouvoir reprendre notre activité», rétorquent des syndicalistes. Abondant dans ce sens, l’un d’eux, contacté par nos soins, ne s’est pas empêché de marteler : «Pris à la gorge après plusieurs mois d’inactivité, nous réclamons une reprise rapide mais aussi l’allègement, voire la suspension, du paiement des cotisations sociales et des impôts.» Ils se disent enfin pas près de baisser les bras jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée à leur situation Reste à savoir jusqu’à quand ils pourront encore patienter. <