Les discussions algéro-libyennes sur la coopération économique et commerciale et les ambitions d’affaires partagées avec les pays du voisinage pour le marché libyen sont un signe que le processus transitionnel dans le pays voisin marque des points positifs en perspective des élections législatives et présidentielle de fin décembre prochain. Cependant, beaucoup reste à faire sur les terrains politique et sécuritaire pour l’Exécutif mené par le Premier ministre par intérim Abdelhamid Dbeibah face à des acteurs géostratégiques et géoéconomiques de poids… La prochaine conférence de Berlin sur la poursuite et la clôture dans un semestre de la transition en cours s’annonce décisive.

Par Anis Remane
A six mois ou presque des élections législatives et présidentielle du 24 décembre 2021, les autorités libyennes de transition entament leur dernier marathon. Au bout de ce parcours, la mise en place d’une base constitutionnelle et juridique solide devant servir de garde-fou et de garantie de succès à ce scrutin combiné prévu, donc, à la fin de l’année courante.
Entre le 7 et le 9 avril 2021, le Comité juridique du Forum du dialogue politique libyen (LPDF) a élaboré un projet de proposition constitutionnelle, un texte constitué de 47 articles dont six sont en suspens et sont encore en discussion. Mercredi et jeudi derniers, 26 et 27 mai, la mission onusienne en Libye (Manul) a animé à ce sujet une réunion qui ne semble pas avoir connu de difficultés, mais il est trop tôt pour conclure à son succès, selon les observateurs.
Selon l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour la Libye, mercredi 26 mai, la clarification du cadre constitutionnel et juridique des élections de décembre prochain devrait intervenir dans un «délai strict d’environ 2 à 3 semaines». Jan Kubis a indiqué que la prochaine réunion ministérielle du processus de la Conférence de Berlin, prévue le 23 juin prochain dans la capitale allemande, servira à faire le point sur les progrès – ou l’absence de progrès – en ce qui concerne la préparation des élections et d’autres questions.
En perspective de ce rendez-vous crucial, le ministre allemand des Affaires étrangères, en déplacement à Rome le 12 mai 2021, tout en confirmant la tenue à Berlin d’une seconde conférence sur la Libye après celle historique de janvier 2020 à laquelle a participé le chef de l’Etat Abdelmadjid Tebboune, a averti qu’«il y a plusieurs défis à vaincre en coordination avec le gouvernement libyen».
Heiko Maas, le ministre allemand, a évoqué la situation sécuritaire encore fragile en Libye et l’incertitude qui règne encore dans le pays et dans sa partie orientale où le maréchal autoproclamé Khalifa Haftar demeure encore sujet à d’inquiétantes interrogations. Notamment sur la position qu’il aura à prendre vis-à-vis des élections prévues à la fin de l’année.
Haftar pour une conversion électorale
Sur ce point, il semble que M. Haftar serait tenté de jouer la carte politique et tenter sa chance pour le rendez-vous du 24 décembre prochain. Après son échec militaire de s’emparer de Tripoli, la perte de son influence auprès des tribus de la région, il n’a plus la base populaire ni le poids qu’il avait auparavant. Les soutiens étrangers du chef de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) «ont compris que la seule issue possible était politique», faute de quoi ils risqueraient de «perdre leurs intérêts en Libye», indique pour l’AFP l’analyste libyen Mahmoud Khalfallah.
Depuis avril, l’ancien homme fort de Cyrénaïque, également confronté à de sérieux problèmes financiers qui l’obligent à ravaler ses ambitions prétoriennes, multiplie les apparitions et les promesses. Il a «lâché le discours martial», note Miloud el-Hajj, professeur en relations internationales. Il «parie sur les prochaines élections dans l’espoir de s’assurer une victoire politique après sa défaite militaire», estime cet universitaire interrogé par l’AFP.
Pour le chercheur Hamish Kinnear de l’institut britannique Verisk Maplecroft, selon la même source, «Haftar semble soutenir une élection présidentielle directe dans laquelle il pourrait soit se présenter lui-même, soit promouvoir son propre candidat». En attendant, lui et ses partisans armés, ne sont pas le seul défi à gérer pour que l’Exécutif transitoire conduit par le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah balise davantage le parcours pré-électoral. D’autres acteurs libyens influents sont basés à l’Est du pays et M. Dbeibah a besoin de les rassurer sur leur avenir politique et sur leurs intérêts.

Décanter le terrain sécuritaire
La mission du Premier ministre par intérim, c’est de décanter aussi le terrain sécuritaire et parvenir à obtenir le départ des puissances étrangères et des mercenaires. Le 3 mai 2021, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, en déplacement à Tripoli, n’a pas semblé parlé de la même voix que celle des responsables de l’exécutif libyens de transition au sujet de la présence militaire de son pays en Libye. «Nous appelons la Turquie à coopérer avec nous pour mettre fin à la présence de toutes les forces étrangères et de mercenaires afin de préserver notre souveraineté», avait déclaré Najla Mangoush, ministre libyenne des Affaires étrangères, lors de la conférence commune avec son homologue turc. De son côté, ce dernier a critiqué «ces voix qui se font entendre et qui mettent sur un pied d’égalité la présence turque en Libye et celles des groupes illégitimes», non sans rappeler l’accord militaire signé en 2019 entre son gouvernement et celui de Fayez Sarraj.
Autre temps, autres réalités. Mais la Turquie, qui manifeste un intérêt économique et stratégique pour la Libye, ne semble pas prête pour un désengagement rapide et rappelle toujours sa position récurrente : la présence de ses forces a empêché la Libye «de sombrer dans une guerre civile». D’autres pays comme la Russie et les Emirats par exemple sont présents dans le pays et ont un rôle dans son évolution sécuritaire et une attitude encourageante de leur part pour le processus de transition et un soutien pour la réussite des élections prévues peut être d’un atout déterminant.
D’où l’importance décisive de la prochaine conférence de Berlin de laquelle devrait être adopté un code de conduite libyen et international avec un engagement pour la tenue d’«élections sûres, inclusives et démocratiques, le 24 décembre 2021». C’est ce qu’a déclaré mercredi dernier l’envoyé spécial onusien Jan Kubis. «Tout acte, toute décision qui, sous quelque prétexte que ce soit ou sur la base d’arguments, même les plus logiques, entraverait ou saperait la transition politique et créerait des obstacles sur la voie de la tenue des élections sont inacceptables et seront, à ce titre, évalués et qualifiés par le peuple libyen et par la communauté internationale», a-t-il prévenu.

L’optimisme des pays du voisinage
Une position depuis longtemps défendue par les pays du voisinage, dont l’Algérie et la Tunisie et qui la réaffirment aujourd’hui avec l’optimisme qu’ils manifestent ensemble ou concurremment pour le marché libyen. Signe d’espoir d’une transition accomplie, ces pays multiplient comme on le voit aujourd’hui les contacts avec Tripoli en vue d’un positionnement avantageux sur le terrain des affaires et de la coopération économique. Après Alger, le président du Conseil présidentiel libyen, Mohamed Al-Manfi, s’est rendu hier à Tunis pour une visite officielle jusqu’au 31 mai 2021, à l’invitation du président, Kaïs Saïed. Selon le communiqué rendu public jeudi sur la page facebook de la République tunisienne, «cette visite s’inscrit dans le cadre du renforcement des liens étroits et historiques de fraternité ainsi que des relations de partenariat entre les deux pays dans divers domaines». Le 22 mai 2021, le Premier ministre tunisien Hichem Mechichi s’est ainsi rendu dans la capitale libyenne à l’invitation de son homologue Abdelhamid Dbeibah pour «réaffirmer les liens historiques politiques, économiques et humains» entre la Tunisie et la Libye. Mais surtout pour dire que les économies des deux pays «sont complémentaires et tout ce qui est bénéfique pour la Libye, l’est également pour la Tunisie».
M. Mechichi s’est exprimé alors que se tenait dans la capitale libyenne un forum économique et financier auquel ont participé plusieurs membres de son gouvernement et des centaines de chefs d’entreprises tunisiens. Lors d’un conseil ministériel restreint, le 19 mai 2021, consacré aux réalités de la coopération avec la Libye et les perspectives d’avenir, le Premier ministre tunisien avait vanté le marché libyen comme étant «stratégique» et «prometteur» pour la Tunisie.