Par Dominique Lorraine
Les frères Dardenne ont leur rond de serviette à Cannes, c’est de notoriété publique. « Tori et Lokita » est le dixième film présenté par les cinéastes liégeois et le neuvième en compétition avec déjà deux Palmes d’or : « Rosetta », en 1999, et « Le Fils » en 2005. Tori (Pablo Schils) et Lokita (Joely Mbundu) sont arrivés ensemble du Bénin par des filières clandestines. Si Tori, un jeune garçon, obtient facilement des papiers puisque sa vie était en jeu comme « enfant sorcier », il n’en n’est pas de même pour Lokita, sa sœur présumée, dont la parole est mise en doute par les autorités belges. Mais les liens qui les unissent leur auront permis jusque-là de surmonter bien des épreuves. Tori est scolarisé et loge dans un foyer d’accueil. Lokita, quant à elle, est harcelée par son passeur béninois (Marc Zinga) à qui elle doit rembourser le prix du voyage mais aussi envoyer au pays de l’argent à sa mère. Ce qui l’a contraint à dealer herbe et cocaïne pour le compte d’un chef cuisinier d’une pizzeria, Bétim (Alban Ukaj), qui exerce au passage son droit de cuissage. Pour obtenir des papiers, elle accepte de devenir la jardinière d’une plantation clandestine de cannabis, dans les caves d’une usine désaffectée, dans un lieu perdu. Rapidement, les choses tourneront mal pour Lokita, réduite à l’état de réelle prisonnière, mais en pouvait-il être autrement pour la toujours digne Lokita qui ne sera donc jamais l’aide-ménagère qu’elle rêvait être. Lokita, la Rosetta africaine des Dardenne, est victime à la fois de ses compatriotes africains et du chef de cuisine albanais et de son acolyte. L’honneur de la Belgique est sauf, rien de bien reprochable ne sera relevé de ce côté… Les frères Dardenne ont une mécanique bien réglée depuis leur début, de jeunes adolescents pris au piège d’une situation inextricable. Cette fois, ils auront pour nom Tori Et Lokita et, tout comme Rosetta, ils n’échapperont pas à la règle. L’histoire de Lokita et Tori est touchante, mais on aurait attendu donc plus d’audace dans la dramaturgique à trois bandes tout comme un renouvellement de leur mise en scène trop systématique jusque-là. « Notre plus cher désir est qu’à la fin du film le spectateur et la spectatrice, qui auront ressenti une profonde empathie pour ces deux jeunes exilés et leur indéfectible amitié, éprouvent aussi un sentiment de révolte contre l’injustice qui règne dans nos sociétés. » Révoltés oui, mais néanmoins frustrés que les frères Dardenne ne se soient pas aventurés sur d’autres chemins plus escarpés. n