La nomination de Toufik Hakkar à la tête de la compagnie pétrolière a surpris les observateurs de la scène énergétique nationale. En effet, le prédécesseur du nouveau P-DG de Sonatrach Kamel Eddine Chikhi n’a pas bouclé trois mois au sommet du groupe pétrolier.

Ce qui fait dire de nouveau à Tewfik Hasni, ancien directeur central à Sonatrach et expert en énergie, contacté par Reporters : « Le P-DG de Sonatrach ne sait pas pourquoi il est nommé et pourquoi il est remplacé. » Le prédécesseur de Kamel Eddine Chikhi a duré 7 mois. C’est donc dans l’opacité totale que s’effectuent ces changements dans le top management de Sonatrach. Tewfik Hasni ajoute que le changement ou le maintien d’un P-DG dans une compagnie « devrait s’effectuer minimum du minimum au moins sur le bilan d’une année, à partir d’objectifs précis tracés au départ et réalisés ou non à l’issue de l’exercice. Ce qui n’a pas été le cas à Sonatrach. C’est la bonne gouvernance qui fait venir les compagnies étrangères ». Ce qui laisse entendre que la nouvelle loi sur les hydrocarbures est une condition, mais non suffisante pour attirer les compagnies étrangères. Cela donne ainsi un mauvais signal en termes de bonne gouvernance aussi bien à l’opinion publique nationale qu’à la communauté pétrolière internationale. Tout cela renvoie une image de l’Algérie et de Sonatrach guère positive, une maison en verre opaque. Cette métaphore montre les conditions qui président à la nomination de P-DG de Sonatrach par les présidents de la République qui se sont succédés en moins d’un an en Algérie. Au moment où le Premier ministre insiste sur la bonne gouvernance dans sa présentation du plan d’action en Conseil des ministres.
Il faut voir d’autre part, dans cette nomination, des raisons politiques liées à la période de transition, précise un autre expert. « La nomination de Kamel Eddine Chikhi, à la veille de la présidentielle, était anormale », commente un ancien responsable du secteur, spécialiste en énergie. Il fallait laisser les choses en place le temps que le nouveau président se mette en place et choisisse le P-DG de Sonatrach. Ce qui est plus rationnel. Cela n’a pas été fait donnant l’impression d’un changement incessant de chaises musicales à Sonatrach. Le Hirak n’est pas en reste. Puisqu’il est à la source du limogeage d’Ould Kaddour et de l’ouverture d’une période de transition à l’élection d’un nouveau président.
Un spécialiste pétrolier, proche du secteur, contacté par Reporters, a affirmé que deux hypothèses pourraient expliquer la désignation surprenante de Toufik Hakkar à la tête de Sonatrach. La première hypothèse se résume à une perte de l’emprise d’un lobby sur Sonatrach (au profit d’un autre), la seconde est la promotion de Toufik Hakkar, à titre de récompense pour avoir défendu la loi sur les hydrocarbures et sa contribution à son élaboration en tant que président du comité chargé du dossier. « Cette loi est fondamentale pour le pays. Elle a pour objectif de renouveler les réserves hydrocarbures du pays » a-t-il ajouté. « La loi de 2005 n’est pas attractive, d’où des résultats très modestes en termes de contrats », a-t-il argué.
Pour Tewfik Hasni, ces changements font oublier les enjeux et menaces qui pèsent sur Sonatrach et qui n’ont pas pris en compte suffisamment la réduction des coûts. Selon lui, le GNL algérien avec les prix actuels du pétrole n’est plus rentable et aura des difficultés à se vendre sur le marché européen. Ces enjeux sont occultés alors qu’ils déterminent l’avenir de Sonatrach sur le marché pétrolier international. Ces menaces sur la rente devront requérir une mobilisation de tous les cadres et experts du secteur pour régler ces difficultés et instaurer une bonne gouvernance. Dans ce scénario contraire, il n’y aura plus de rente, avertit-il. Il préconise que Sonatrach se recentre sur ses métiers de base, c’est-à-dire ne s’occupe pas de projets qui ne relèvent pas de son périmètre d’activité. Son objectif principal serait la réduction de ses coûts pour rester concurrentiel. La bonne gouvernance avec l’Intelligence artificielle peuvent être les remèdes. Face au recul des réserves hydrocarbures du pays, il suggère l’orientation vers des investissements de Sonatrach à l’étranger, c’est-à-dire dans des gisements déjà découverts ou en développement. Il recommande aussi de s’inscrire dans les logiques des grands groupes pétroliers qui veulent transformer les menaces en opportunités. Il s’agit d’évoluer vers les marchés énergétiques du futur qui seront dominés par l’électricité verte. A l’instar de Total, qui a lancé un programme de 2 000 MW. Pour Sonatrach, il s’agit d’exploiter les énormes ressources de solaire (thermique et photovoltaïque) hybridés avec le gaz torché. Cela lui permettra d’acquérir une part sur le marché européen de l’électricité produite initialement par le gaz algérien. Elle peut atteindre 40 000 MW en 2050 et constituer prés de 37 milliards dollars de revenus.
Sonatrach : une maison en verre opaque
Par ailleurs, il convient de noter que nous ne jugeons pas ici les personnes. Kamel Chikhi tout comme Toufik Hakkar sont reconnus comme des compétences dans leur domaine et ayant suffisamment d’expérience pour diriger la compagnie nationale, mais la manière dont s’opèrent les changements et la récurrence de ces mouvements qui renvoient à une instabilité managériale chronique. « La récurrence de ces changements a un impact sur le coeur de l’activité de Sonatrach, l’amont. Le déclin de la production de Sonatrach n’est pas uniquement dû au déclin des principaux gisements tels que HBNS et Hassi R’mel mais également aux changements de managers. Les changements de P-DG s’accompagnent de changements de responsables opérationnels. Ces derniers dans bien des cas, soit ils remettent les décisions prises antérieurement soit ils mettent du temps pour prendre des décisions urgentes. Du coup, cette situation entraîne un grand retard dans la mise en service des nouveaux gisements qui se répercute sur le niveau de production », rappelle un cadre de la division production de Sonatrach.
Ce cadre confie que le choix de certains responsables de cette division, coeur de l’activité de Sonatrach, n’a pas été judicieux ces trois dernières années. Ce qui explique en partie la chute de production de pétrole et de gaz durant cette période. Sans que cette situation ne préoccupe les hauts responsables du pays. Il n’y a pas eu jusqu’à présent une analyse approfondie des multiples raisons de cette chute de production et des voies et moyens d’y remédier, nous semble-t-il. Ce cafouillage est également dû à l’absence de choix des responsables opérationnels, du moins certains, sur la base de résultats, sur la performance sur le terrain.
« L’amont, coeur des activités de Sonatrach, négligé »
Enfin, Sonatrach est une chose très sérieuse, première compagnie pétrolière en Afrique, premier contributeur au budget avec environ 60 %, quasi unique source de devises avec 98% des exportations, pour que ces questions de gouvernance, de déclin de la production, de réduction de coûts, de redéploiement à l’international, ne soient pas débattues par les spécialistes de l’énergie de haut niveau et discutées au sein du Conseil national de l’énergie qu’il convient absolument de réactiver.