La station spirituelle de Sidi Abdellah Ben Ali d’Al Baâl, qui fut le point de départ du voyage initiatique de Chouaïb Abou Mediene, est devenue le refuge de base d’une randonnée pédestre, qu’organise chaque samedi le chercheur Mohammed Baghli avec le concours du Parc national auquel revient l’aménagement du site au niveau du village Sidi Tahar (Boutaïba), au lieu-dit Al Baâl.

L’invitation et le rendez-vous sont communiqués via Facebook aux membres du collectif Senouci. Un rite sportif et écologique que nos amateurs de la nature et adeptes de la marche ne ratent à aucun prix et sous aucun prétexte. Sur l’agenda de cet organisateur infatigable ont déjà figuré plusieurs stations dont Aïn Sidi Sohbi (Tagma), le canyon d’El Kef (Sidi Medjahed), Aïn Takbalet (Bensekrane), Aïn El Hout (Tlemcen)…


Samedi dernier, destination Tahammamit. Une « excursion » à laquelle s’est alliée la météo avec un soleil printanier et qui coïncide opportunément avec un évènement écologique, celui de la célébration de la Journée mondiale des zones humides. La file de voitures quitte le point de ralliement et se dirige vers le village d’Ouzidane, via Saf Saf et Chetouane. Le convoi passe devant le lieudit Zouinet, situé dans l’ex-Negrier où le défunt Abdelmadjid Meziane, dans un petit lopin de terre, une « djnina », son coin de paradis,   s’adonnait au jardinage ainsi qu’aux randonnées à vélo. D’ailleurs, la nouvelle Ecole nationale des ingénieurs de la ville, située dans un cadre bucolique à Chetouane, porte son nom. Arrivée à Ouzidane et plus exactement au village Hamri, en passant par le lieudit Haouch el Wa’ar. Les voitures sont laissées devant la mosquée Imam Malek Ibn Anas. En tenue adaptée, jogging et casquette, chaussés de baskets et armés de bâtons (d’appui), les randonneurs, une trentaine, parmi lesquels des intellectuels et des personnes exerçant des professions libérales, en l’occurrence un ingénieur, un inspecteur de musique, une coach,  une informaticienne, un journaliste, un chercheur, un assureur, un libraire, un médecin, un musicien, une enseignante, un universitaire, un  photographe, une gérante de sarl,  une représentante d’une ONG allemande, un directeur d’institut, un écrivain et poète soufi, une poétesse, entre autres, de jeunes étudiants des deux sexes, des femmes et des enfants mettent le cap sur ladite source. Pour notre part, nous avons préféré faire cavalier seul, en optant pour le vélo (VTT) depuis Chetouane. Nous avions devancé le groupe de marcheurs pour jouer un peu à l’« éclaireur ». A noter l’absence de plaques indiquant la direction vers le site en question. Sur notre chemin, nous sommes frappés par un contraste, d’une part, une végétation luxuriante, et de l’autre, une urbanisation sauvage, marquée par des images d’écoulement d’eaux usées à ciel ouvert. Un habitant scie des branches avec une tronçonneuse, parasitant la sérénité du paysage. Un autre brûle des ordures, la fumée qui s’en dégage pollue l’air. Le parcours est jalonné de décharges sauvages. En contrechamp, un champ d’orangers mitoyen à un cimetière, s’offre à notre vue, ravivant en nous un souvenir d’enfance de notre demeure à Nemours, aujourd’hui Ghazaouet. Un lièvre sort furtivement d’un fourré avant de disparaître dans la nature. Après avoir parcouru une piste accidentée, nous arrivons au lieudit Batma, où nous dénichons un coin discret pour cacher notre vélo que nous prenons le soin d’attacher à un arbuste avec un cadenas solide. Il est 9H30 mn. Pas âme qui vive. Un hélicoptère blanc, à priori de la DGSN, passe dans le ciel, brisant le silence dans lequel baigne le site. Un effet de réverbération nous induit en erreur, provoquant en nous un défaut d’optique, une sorte de « mirage » : il s’agit d’un rouleau de papier aluminium glacé, jeté dans la nature, que nous avions pris de loin pour le pare-brise d’un véhicule « égaré » au milieu de ce relief accidenté. Les aboiements de chiens et les braiments d’ânes étouffent les clameurs humaines. Le bruit des véhicules qui passent sur l’Autoroute est-ouest nargue le murmure de l’oued Sikkak. Pour la réalisation de l’autoroute sur la zone de Tlemcen, il a fallu procéder à l’expropriation pour utilité publique de près de 600 particuliers qui ont tous introduit auprès de l’administration des dossiers d’indemnisations, dont des propriétaires terriens de Aïn el Hout et Ouzidane en l’occurrence, abstraction faite des pétitions adressées à qui de droit à la suite des dégâts causés à l’environnement, transfiguration de la topographie des lieux, explosions avec usage du TNT pour les carrières, diminution des surfaces cultivables, détournement des cours d’eau…

Sur les traces de Abdelmadjid Meziane
Un autre scénario « catastrophe » se profile à l’horizon, celui de la ligne LGV avec tous ses dégâts collatéraux. Située dans un paysage bucolique, à équidistance entre les villages d’Ouzidan et Aïn El Hout (à 19 km au nord-est de Tlemcen), la source thermale dite «Tahammamit» constitue une curiosité touristique de la région. Les habitants disent indifféremment Tihammamit, Tahammamine ou Tihammamine. Ce mot est composé d’une racine arabe «hammam » à laquelle on a accolé le préfixe  Ta  et Ti, sachant qu’en langue berbère  Ti  marque le masculin et Ta le féminin. A partir de Aïn El Hout, on emprunte, sur 2 kilomètres, une piste large, mais non carrossable, dont le début se trouve en face de la salle de consultations, sous un immense térébinthe. D’Ouzidane (lieux doux  en berbère), de par sa richesse en eau et ses vergers, on peut s’y rendre par le village de Hamri ou Sidi Yahia, via le cimetière de Sidi Laïdouni. A 30 minutes, à l’ouest, près de Safsaf, se trouve Tahammamit. D’une grotte jaillit une source thermale qui emplit une piscine, au pied des roches seffah, dans un écrin de verdure. «La végétation est ici d’une étonnante vigueur et des arbres de toutes sortes y donnent, en été, une délicieuse fraîcheur. Les ravins et les sentiers sont bordés de rosiers, de sureaux, de figuiers et d’ormeaux séculaires qu’enlacent d’énormes lianes de vigne sauvage et plantes grimpantes. C’est dans ces bosquets d’oliviers et dans ces fourrés, quasi sauvages, que la tourterelle vient nicher au printemps, à côté du loriot et du rossignol», fut ainsi décrit ce site merveilleux par Alfred Bel, directeur de la medersa, premier président du Sit…Vers 10H30 mn, des pétarades de moto attirent notre attention ; il s’agit de deux jeunes qui reviennent bredouilles d’une quête d’embauche auprès des fellahs du coin pour la cueillette des oranges, si l’en croit leurs propos. Quelque temps après, vers 11 heures, un mulet arrive dans notre direction. Un brin de causette avec le « cavalier ». Il s’agit de Hadj Fedaouche, un vieux houti, qui travaille comme gardien au niveau des vergers. Le bât (chouari) couve un poste transistor à piles, qui lui tient compagnie lors de ses tours de garde. Notre discussion est interrompue par des voix. Ce sont nos randonneurs qui arrivent au lieudit Batma, un promontoire qui surplombe la source thermale appelée Skhouna. Il est 11H30,  Hami Belkaïd,  universitaire, sert pour la circonstance de guide de fortune. Sa Spark fait office de voiture-balai. Une initiative louable en cas d’urgence ou d’évacuation, malgré les risques que l’on peut imaginer sur une piste accidentée, et des dégâts mécaniques.
Cheïkh Guellil, poète mystique, est invité à psalmodier des versets du Coran (Sourate du Rassemblement). Nos visiteurs font la queue pour pénétrer dans la grotte abritant Skhouna. Amina, une poétesse, donne le la en guise de bienvenue avec un mouwachah, inspiré du répertoire de Sidi Boumediène : « Ouhibou liqa’ el ahbab fi koulli sa’âtine, li anna liqa’ el ahbab fihi manfi’ou » (J’aime la rencontre des amis en toute heure  Car elle comporte des bénéfices). Des youyous stridents fusent de l’excavation. Une ambiance de « tçaghniss » (premier bain de la mariée) règne à l’intérieur. Au fait, jadis, est-ce qu’on n’organisait pas ce genre de cérémonie balnéaire au sein de ces stations thermales sauvages ? Impressionnée par les youyous des femmes, Nadja, une experte allemande chargée de mission auprès de l’UABT, voulait savoir un peu pourquoi la gente féminine pousse à cette occasion des cris de joie. Cheïkh Abdelkader Bekkaï, président de l’Association Tarab el Acil,  lui expliquera les différents contextes qui se prêtent à cette forme d’expression, à savoir le mariage, la naissance, le premier jeun, la circoncision, l’anniversaire… Par ailleurs, il lui racontera l’histoire de cet exilé tlemcénien, égaré au pays du Cham lors de la Hdjra de 1911 ; le réfugié sillonnait les ruelles de la médina en chantant un hawfi pour se faire identifier comme originaire de Tlemcen. Quant à nous, nous tenterons de faire une genèse du youyou qui représente une sorte de point d’orgue d’un poème hawfi que chantaient les filles assises sur l’escarpolette, lors des sorties champêtres (l’enivrement est dû à la fois au « vol » de la balançoire et la topographie du site « hafa »).
Cap maintenant sur le sahridj de Tihammamit, une sorte de piscine naturelle, difficile d’accès. On l’atteint par un chemin escarpé. Depuis trois décennies, la source chaude a été captée et entourée d’un grand bassin. Une vingtaine de personnes peuvent s’y baigner. La température de l’eau est de 32°. La source aurait des vertus curatives en matière de dermatologie, selon Si Kerboua, un houti, éleveur de son état, rencontré sur les lieux. Il est venu à dos d’âne. Avant de partir, il comptait cueillir des caroubes. L’origine de Tahammamit est profonde, à l’instar du «bain de Melilia» qui jaillit au bord de l’oued Messaoud (Hennaya)… L’«aménagement» de cette piscine naturelle serait l’œuvre des Benmansour, une famille de chorfa, sur le domaine desquels elle se trouve. «Depuis l’invasion de l’ITE (bidonville érigé à Hamri, abritant une «mosaïque» de 48 wilayas, ndlr), je n’y mets plus les pieds», nous dira un de leurs fils, croisé devant une ferme. En fait, ce site paradisiaque abrite trois sources, Skhouna (eau thermale), Tahammamit (piscine) et Nekhla ou Tahammamit sghira ; cette dernière est à sec suite à la décennie de sécheresse et les poissons qui s’y trouvaient, ont disparu, selon Hadj Chergui, un vieux fellah d’Ouzidan… Une famille d’Ouzidane est déjà sur place. Le père Si Ghazi, originaire de Beni Snous, est guide militaire dans la zone de Beni Bahdel. En voyant débarquer le groupe, la famille lève discrètement le camp par « pudeur ». Un air de musique raï fuse d’un bosquet. Des vestiges d’un barbecue géant artisanal squattent une partie du périmètre du bassin, jonché d’épluchures d’oranges. Ceux qui ont prévu un maillot font trempette. Un jeune baigneur s’engouffre dans une cavité souterraine avant de réapparaître sain et sauf à la surface de l’eau.

Les youyous dédiés à la Skhouna, le tadjwid de Guellil, le mouwachah de Amina, le hawfi de Wafa’ et le murmure de Gueltat Benslimane
Un pique-nique est improvisé dans ce cadre champêtre où la convivialité et l’ambiance bon enfant inhibent ce syndrome d’autisme incarné par l’I phone et autre Smartphone. Amina change cette fois de registre en fredonnant un chant du Hirak « T’nahaw gaâ » dont elle aurait écrit les paroles, la mélodie étant inspirée d’une musique italienne. Cette chanson engagée ne sera pas bien sûr au programme du concert qu’elle donnera en duo avec Hami Benosman, ce jeudi, à la maison de la culture Abdelkader-Alloula de Tlemcen, (auto) censure oblige. Wafa’, une femme d’affaires, nous gratifie d’un hawfi « Tlemcen, ya aliya, ya mahlek fi souknane…M’chit lourit, m’chit nandar fih… », un medh « Sidi Mohammed Ben Ali djani fi mnam Allah… » et un hawzi « Ya daw ayani, ya el gomri zerg el djenhane… ». En écho, une « salve » de youyous stridents. Krimo le photographe immortalise ces moments inoubliables. « Hadihi sa’â makhtoufa min el djenna ! », s’exclame une enseignante, traduisant un bonheur indicible. Le groupe quitte le site balnéaire sur un air d’adieu de « Tabqaw ala khir rahna m’china, li yahabna lakhlat alina… ».
Outre l’absence de plaques indiquant les directions menant vers les différents sites naturels, pas de toilettes ou de poubelles, ni de vestiaires ou de buvette ; la nature est là pour pallier cette carence. Le tourisme ne semble pas constituer une priorité pour les responsables locaux… Le restaurant pittoresque (buvette) géré par un colon a disparu du décor. Quant à nous, nous nous souvenons, comme si cela datait d’hier, des sorties champêtres à Tahammamit agrémentées de baignades, de hawfi et d’escarpolettes, organisées conjointement, dans les années 60, par les familles Bekkaï et Tabet, en marge de la fête patronale de Sidi Mohammed Ben Ali (descendant de Sidi Abdallah Benmansour) à Aïn El Hout. Pour les vieilles dames impotentes qui ne pouvaient faire le trajet à pied, c’était la pittoresque traction noire (taxi clandestin) de Salamane qui venait à la rescousse. Une ‘waâda’ conviviale avec les «fqiret» nommées Saliha, Djamila, Mamia, Mansouria, Kheïra, Aouicha, Ammaria, Kenza, Fatéma dite Ma’Tabet… Un bel exemple de communion et de cohabitation entre le mystique (waâda à Aïn El Hout) et le profane (n’zaha à Tahammamit). A ce site naturel légendaire qu’est Tahammamit venaient s’ajouter d’autres lieux de loisirs nautiques comme El Ourit, Saf Saf, Sidi Kanoun, Aïn El Houtz, Sid El Kissi…, avant l’avènement dans les années 70 de la mode balnéaire avec les plages de Rachgoun, Madrid, Beni-Saf, Sidna Youchaâ et Port Say… Ultime destination : la berge luxuriante de gueltat Benslimane, un site féerique, où se mêlent le murmure de l’oued qui verse dans le barrage Sikak et le chant des oiseaux. La botanique s’invite à cette occasion. Une variété de plantes aromatiques alimente la végétation. On cherche la traduction de « doumrane » en français… Des horticulteurs, doublés de phytothérapeutes, comme un taleb, Fardeheb, Kazi ou Borsali auraient donné un cours de botanique pour la circonstance. Rendons hommage à  Abderrezak Hammadouche qui dédia son ouvrage « Kachf eroumouz fi bayane el a’chaâb » à 630 plantes aromatiques. Il faut savoir qu’avant l’avènement du thé, la population buvait une infusion de feuilles d’olivier. Les réfugiés andalous qui ont débarqué à Tlemcen avaient des semences comme seules devises en leur possession. Symbole de leur savoir-faire agraire et de leur précieux apport à la prospérité agricole de la région, selon Mohammed Baghli.
Certains commencent à montrer des signes de fatigue à cause de la montée qui se décline en véritable exercice d’escalade. Il ne manquait que la cordée « solidaire ». « Dkhoul skhoun ma chi kima khroudjou », dit l’adage. Mais sans un peu de peine, il n’y a point de plaisir, répliquerait Florian. Un dernier regard contemplatif sera jeté sur le paysage fascinant de Tahammamit depuis un piedmont avant de marquer une halte au sein d’une caverne, où vivaient des troglodytes, pour un moment de méditation. Le programme prend fin. Il est 15H30. Retour à pied  des randonneurs jusqu’au lieudit Hamri pour récupérer les véhicules garés devant la mosquée. Hami « ramasse » sur son passage des randonneurs « vulnérables ». Nous avons constaté deux gestes d’hospitalité du village « base » : un tôlier dépannera avec empressement un randonneur qui a trouvé la batterie de sa voiture à plat alors qu’un habitant, en l’occurrence Hadj Habibès, nous offrira des citrons au parfum enivrant. Nous lui donnons au passage une version de l’appellation belliqueuse de « Haouch el Oua’ar », un quartier voisin, l’ancienne route d’Oran passait par là ; le « Zorro » du village, qui veillait à l’intégrité morale des femmes dudit haouch, surveillait le comportement des passagers à bord des diligences. C’est là que fut attaquée par ailleurs, dans la nuit du 12 septembre 1856, la diligence transportant l’Agha Benabellah tué lors de ce guet-apens, meurtre commandité par le capitaine Doineau… Halte au café El Classico du coin où nous sirotons un thé en ajoutant une tranche de citron « souvenir » avant de regagner Chetouane à vélo. Il est 17H…