Hadj Hadji Ali, le dernier tisserand de Tlemcen, nous a quittés le 19 mars 2018, à l’âge de 98 ans, après avoir exercé le métier de derraz pendant 86 ans. Un devoir de mémoire à titre posthume s’impose en cette journée dédiée à l’artisan, qui est célébrée le 9 novembre de chaque année.

Quasi centenaire, cette icône de l’artisanat traditionnel a tiré sa révérence à la veille de la célébration du mois du patrimoine, emportant avec lui un savoir-faire ancestral sans égal. Une perte artistique cruelle qui a jeté l’émoi au sein des artisans de la cité des Zianides, et qui ne manquera pas de laisser un vide sidéral dans le milieu de l’artisanat traditionnel, en l’occurrence le tissage. Fils de Ahmed Hadji, fellah, et de Khedda Ziane, Ali est né le 14 octobre 1920 à Sidi Daoudi, dans le quartier d’Agadir, au sein d’une famille d’artisans dont 4 frères dans le tissage. Il fit ses premières armes dans ce métier en 1925 alors qu’il avait 5 ans, à l’instar du jeune Omar qui fait l’apprentissage de la vie active lors de la 2e Guerre mondiale (1940) dans «Le Métier à tisser» (1957) de Mohammed Dib, écrivain fréquenta en tant que comptable le milieu des tisserands à Oujda en 1940. Il dédia ce roman à la corporation des tisserands, mais surtout à leur condition misérable. «Omar travaillait. La cave bourdonnait d’une excitation furtive, inlassable, qui parcourait l’encombrement fantastique des métiers à tisser, des rouets, des dévidoirs… Les navettes crissaient, les peignes cognaient», décrit Dib. «Quel dommage de travailler dans un atelier de tissage. Notre métier ne vaut rien, nos haillons cachent à peine notre misère», dit Okacha à Omar. Le défunt Hadj Hadji Ali a travaillé dans un atelier sis à la rue de l’Abattoir, communément appelée R’bat, avant de s’installer à Bab El Aqba (Sidi Daoudi). Hadj Hadj Ali était un professionnel en matière de bourabah H’chaïchi (couverture traditionnelle), mais il fabriquait aussi des haïk (voiles), h’nabel (tentures), zarbi (tapis), des h’zem (ceintures), foutas (robes kabyles) et des cache-nez en coton. La fouta aurait été «exportée» de Tlemcen vers la Kabylie en 1940, par un artisan originaire de Boussaâda qui a appris le métier auprès de Hadj Hadji, si l’on en croit un témoignage fait de son vivant. Par rapport au haïk, des négociants venaient s’y approvisionner à El Qissariya pour revendre le produit à Alger. Le haïk était porté par la femme en quatre occasions : visite familiale (chez les parents), bain maure (hammam), funérailles (djanaza) et cérémonie de mariage (o’rs). Le déclenchement de la 2e Guerre mondiale, avec l’entrée des Alliés (Américains), allait bouleverser le métier (draz), qui réunissait jusque-là 5 artisans autour de la «m’rama», incarnée par la trame, les navettes, la pédale, les dévidoirs, le rouet… C’est l’avènement de la Sipa (Bab El Khemis) et la MTO (El Hartoun), deux usines de textile coloniales, qui va «détourner les tisserands, qui devaient s’adapter à la nouvelle situation en fabriquant des draps et des manteaux (en flanelle) pour les militaires. Aux côtés de la manufacture de la Metchkana gérée à l’époque par un Italien. Dès 1952, c’est le retour aux anciennes amours, c’est-à-dire le métier original, initial, à savoir le «draz» jusqu’à 2008, où suite à la régression patente de l’artisanat et vu son état de santé, Hadj Hadji Ali se retira de la «scène» des métiers zianides. Conservateur invétéré, Hadj Hadji Ali ironisait sur cette ambivalence du discours sur les us et coutumes : chanter occasionnellement les traditions et les bouder dans la vie de tous les jours. Le bourabah qui mesurait 12 coudées (7 mètres) et qui servait à couvrir 7 membres de la famille a disparu du trousseau de la mariée. Il a été irréversiblement supplanté par les couvertures industrielles et les couettes synthétiques en ouate, sans compter l’intrusion du chauffage. Le regretté Hadj Hadji Ali a été plusieurs fois honoré par les autorités locales, via la Chambre de l’artisanat et des métiers (CAM), à l’occasion de la tenue de Salons de l’artisanat et mois du patrimoine. Un hommage lui a été rendu de son vivant à travers l’émission culturelle Kounouz de la radio de Tlemcen. Rendons au passage hommage aux anciens tisserands, comme les Bilem, Benachenhou, Nedjar, Bestaoui, Karaouzène, Meziane, Tabet Aoul, Chérif Benmoussa, Aboura, Soulimane, Mohammedi, Cheïkh Brixi, Hadj Ghaffour, Ourad… qui exerçaient à Ras El Bhar, BabZir, Bab Ali, Hart R’ma, derb Beni Djemla, rue Benziane (Djamaâ Chorfa), Bab El Djiad, Sidi Brahim, à Tlemcen, ainsi qu’à Nedroma et Oujda… Sans oublier les Mahdjoub, Bousalah, Taleb, Belkaïd, Karaouzène qui étaient spécialisés dans le commerce de la laine, la matière première des derrazine. n