Sid-Ahmed Abi Ayad nous a quittés dimanche dernier à l’âge de 89 ans ; sa disparition a jeté l’émoi dans le milieu enseignant et au sein de l’Ecolymet. Il débuta sa carrière d’instituteur à Aïn Tellout, dans une école mixte d’Européens et de musulmans, avant d’être affecté en octobre 1952 à Kef, un village isolé, dépendant administrativement de la commune mixte de Marnia (Maghnia) puis à Bréa, village colonial
(aujourd’hui Abou Tachfine).

A Tlemcen, il exerça à l’école de la gare, voisine de l’école Pierre-Curie (El Oqbani) puis à l’école Décieux (El Abili). A l’indépendance, il enseignait le français au lycée Maliha (anciennement EPS) puis, au collège Jules Ferry (El Maqarri). Enfin, il fut nommé directeur du CEM Dar el Hadith dont il prit les rênes de 1986 à 1989 (parallèlement son épouse, Madame Qissi, était directrice du CEM Ibn Khaldoun, voisin de Dar el Hadith, ex-collège De Slane). Il prit sa retraite en 1990 après avoir exercé sans relâche pendant quarante ans et six mois. « C’est avec tristesse et effroi que nous sommes nombreux à avoir appris la mort de notre ancien directeur du CEM Dar hadith Sid-Ahmed Abi Ayad de 1986 à 1989. Notre directeur, celui qui n’hésitait jamais à répondre aux sollicitations de ses étudiants ou anciens étudiants. Celui qui recevait tous ceux qui le voulaient, qui aidait de manière désintéressée et audacieuse. Notre directeur, qui savait mettre les autres à l’honneur. M. Abi Ayad était un homme généreux. Il aimait les autres. Il souhaitait offrir une chance au plus grand nombre et particulièrement à ceux issus des classes les plus modestes. Il défendait par ailleurs l’idée selon laquelle chaque individu, chaque institution, porte une responsabilité vis-à-vis de l’ensemble de la société. L’idéal de la réussite du plus grand nombre devait s’affranchir des simples discours pour devenir une réalité concrète. Décomplexé, n’ayant plus grand chose à prouver, il était persuadé que les choses devaient changer pour aller vers un nouveau modèle plus proche des préoccupations sociales de chaque individu. Ce grand homme va manquer. D’abord à sa famille, à ses proches et à l’ensemble de ceux qui ont eu la chance de le côtoyer. Mais aussi à notre société, aux débats d’idées et à tous les étudiants. C’est aujourd’hui, à ce directeur au grand cœur, à cet homme qui a changé le cours de tant de vies que nous sommes nombreux à souhaiter rendre hommage et à dire merci. Rebbi yerhmek… », a posté Djawad Achachra sur sa page Facebook SOS l’antiquité Tlemcen l’authenticité.

Un directeur au grand cœur
« Il suivait de près l’actualité algérienne, j’entends les évènements liés au Hirak ; il n’arrêtait pas de zapper d’une chaîne à l’autre pour suivre les débats… », nous confiera son fils aîné. Pour notre part, nous ne pouvons que nous louer de sa compétence pédagogique et sa sagesse profonde. A ce titre, nous avions eu à côtoyer en 1977 ce monument de l’enseignement qui était notre professeur d’application lors d’un stage de français au collège El Maqarri, initié par l’ITE sous la houlette de Si Kamel Brixi. « Ecrit après la visite d’un bagne » de Victor Hugo et « Le devoir » (portrait en action d’un médecin militaire), deux textes d’anthologie, proposés entre autres, par cet encadreur hors pair, au titre de la lecture expliquée, nous marquèrent sur le plan pédagogique et restèrent gravés dans notre mémoire « didactique ». En 1980, nous l’avions croisé du côté de l’hôtel Les Zianides ; nous avions pris un café chez Soussi de la Metchkana. Au fil du brin de causette, notre vis-à-vis aborda le sujet du plan Orsec déclenché à la suite du tremblement d’El Asnam : « Il sert plus à dissuader les pillards charognards qu’à autre chose », me dit-il avec une note d’humour…noire. Le défunt était un adepte de la marche ; il ne conduisait pas. Invariablement tirée à quatre épingles, rasé de près, arborant un trench-coat beige, la cigarette toujours collée aux lèvres, les mains derrière le dos un peu voûté, il aimait faire une promenade le long de l’allée des Pins avant de faire une pause chez Khelil, le vendeur de journaux du stade des frères Zerga, pour s’informer de l’actualité. Avant de reprendre son chemin vers la maison située à la rue des frères Laribi (ex-rue Littré) au quartier Beau Séjour (non loin du grand Bassin), via le mausolée de Sidi Boudjemaâ et l’ancien siège de la Casoran. Il avait comme anciens voisins deux collègues, à savoir Boukli, professeur de français au CEM Aouicha-Hadj Slimane dans les années 70, où nous avions également passé un stage auprès de lui, et Sid-Ahmed Medjadi, enseignant puis directeur. Sid-Ahmed Abi Ayad, alors qu’il avait 33 ans, a assisté à la soirée musicale animée le 13 juillet 1963 par Cheïkh Abdelkrim Dali à l’occasion de la cérémonie du mariage de Medjadi. Ce retraité de l’Education était un inconditionnel des retrouvailles de l’Ecolymet ; il ne ratait aucun rendez-vous des anciens de l’EPS et de la Médersa. Ainsi, lors de la journée du 24 octobre 2002 qui s’était déroulée au sein de la bibliothèque centrale Dr Abdelmadjid-Meziane d’Imama, en hommage aux enseignants de la wilaya de Tlemcen, il fut invité à présenter un témoignage sur ce qu’a été la vie d’un ancien maître dans le « bled ». D’abord, il rechigna à le faire, pensant que la vie personnelle de quelqu’un ne peut intéresser que sa propre personne, estimant qu’il faut conserver sa pudeur et éviter « le moi haïssable », avant d’accepter cette charge oratoire, verbale.
Une attitude humble dénotant une personnalité modeste. Fronçant les sourcils, et faisant preuve d’une mémoire infaillible, Sid-Ahmed Abi Ayed opéra un flash-back à son corps défendant ; d’emblée, il évoqua le hameau de Kef, « un douar dont je n’avais jamais entendu parler. Je consultai le bottin à la poste de Tlemcen, sans résultat. J’essayai d’avoir des renseignements sur lui auprès de personnes âgées : il était inconnu de la plupart des gens. Finalement, quelqu’un m’apprit vaguement que ce douar était très isolé, situé du côté du barrage de Beni Bahdel et qu’il n’y avait pas de route importante à partir de Tlemcen pour y accéder : il fallait prendre le train Tlemcen-Maghnia, descendre à Sidi Medjahed, et de là parcourir dix kilomètres vers le sud pour l’atteindre, mais aucun moyen de locomotion n’existait pour cela… », se souvient Sid-Ahmed. Prenant son courage à deux mains, notre « bleu » mit un peu de literie, quelques ustensiles de cuisine dans un ballot, un peu de nourriture dans un panier d’osier semblable à celui des cheminots.
L’orateur raconta avec force détails ses déboires avec le transport, ses conditions de travail et de vie pénibles et ses rapports avec l’administrateur et le caïd ainsi que les parents d’élèves européens. Outre les trottes à pied qu’il se tapait malgré lui, il lui arrivait d’embarquer à titre de passager clandestin, à bord d’un train de marchandises, interdit formellement aux voyageurs, et cela avec la complicité du chef de gare de Sidi Medjahed, en l’occurrence Si Bendissari, le père du cinéaste Kamel Bendissari, si l’on se réfère à son témoignage. Dans ce sillage, Sid-Ahmed Abi Ayad rapporta que Kef était un village déshérité, situé dans une zone enclavée : pas d’électricité, pas de boulangerie, une obscure épicerie… Ce brave maître exerçait le métier le plus noble dans un cadre inhospitalier, « mais j’avais des élèves à enseigner et je leur consacrais toutes mes forces. Ce n’était pas facile car dans la classe unique, il fallait assurer à la fois les trois cours, préparatoire, élémentaire et moyen. Je préparais mes leçons le soir, à la lumière d’une bougie plantée dans un goulot de bouteille… », confie-t-il. Lui rendant visite comme inspecteur d’enseignement, l’administrateur français le sollicita en ces termes : « Monsieur Abi Ayad, nous comptons sur vous pour préparer nos élèves au certificat d’études »… A Aïn Tellout, comme à Bréa, l’ancien instituteur releva la méfiance des Européens à l’égard d’un enseignant musulman ; ils étaient inquiets pour leurs enfants. Cependant, en signe de reconnaissance ou de respect, un parent ou un élève lui apportait un bouquet de fleurs, selon ses propos. Ne se départant pas de son esprit patriotique, ajouté une sobriété remarquable, le maître de Kef faussa compagnie aux invités lors d’une cérémonie officielle organisée à la frontière au lieudit Zoudj Bghal marquée par un méchoui gâché par ailleurs par un sirocco, à l’occasion d’une rencontre du gouverneur général de l’Algérie avec le ministre résident au Maroc… Pour décompresser et oublier un peu le calvaire vécu à Kef, le jeune Sid-Ahmed, alors âgé de 22 ans, entreprit, à la faveur des vacances d’été, un long voyage, sac au dos, en auto-stop, jusqu’à Stockholm, en Suède… Enfin, nous sommes profondément désolés de ne pas avoir pu remettre une copie de l’enregistrement audio de son intervention à l’Ecolymet qu’il nous réclamait à chaque occasion, et ce pour des raisons indépendantes de notre volonté…