C’est à la faveur des vacances de printemps que le jeu de billes a refait son apparition à travers les différents quartiers de la ville et de la banlieue, narguant ainsi les jeux virtuels proposés en ligne. Fuyant pour quelque temps ces « games » autistes, les enfants s’adonnent allègrement à ce jeu classique.

de Tlemcen, El Halloui Tlemçani
Cette fièvre ludique a gagné la plupart des quartiers populaires. A Chetouane, les cités des 18 et 270/ Logements ne dérogent pas à la règle puisque ce jeu passionnant y a élu domicile dès le début des vacances, s’installant a priori dans la durée, en dépit de la rentrée des classes et des conditions météo. Pendant qu’un groupe d’adultes jouent à la pétanque sur un terre-plein, des enfants font des parties de billes qui semblent narguer de loin leurs « congénères », c’est-à-dire les grosses boules. On n’a pas vu nos petits joueurs marquer une pause, une sorte de transition digitale, pour jouer « virtuellement ». Il n’est pas rare de voir de temps à autre des petites filles « imiter » les garçons, cédant à l’irrésistible attrait « cinématique » et esthétique des billes, marquant ainsi une intrusion dans un espace réservé aux garçons en violation des us en la matière. La pittoresque « chrita » (marelle) d’antan n’a plus a priori la cote aujourd’hui. Un jargon propre est usité à cet effet : « nibli » (les billes) « m’tawla » (la mise), « n’alfou » (voyons qui commence le premier), « boby » (out ou perdant) … Outre les billes (en polyester ou en verre) acquises au kiosque du coin pour 1 DA l’une, les joueurs choisissent un espace approprié où ils tracent un cercle ou un carré destiné à la mise et une ligne pour les besoins de tir (ordre de passage)… La « carambole » (grosse bille en verre) ou le « rouleau » (extrait des roulements usagés de camions) entrent souvent en action avec des règles préétablies. Jadis, nous nous procurions ces « rouleaux » de différents calibres auprès du rarissime mécanicien du quartier, à la « khorda » (brocante) du marché aux puces de Bab Sidi Boumedienne ou en délestant carrément à la faveur de la nuit les «carreta » (charrette traditionnelle) de leurs «roues », stationnées sur la place d’El Medress (marché indigène). Pour les billes, on les achetait tantôt chez les deux typiques épiciers de Bab Ali, Ba Benamar ou son alter ego Benalioua, tantôt on les trouvait en guise de « bonus » dans des paquets de détergents « Tide » ou « Omo ». La pub savait bien titiller cette passion pour les billes. « On achetait les jolies billes chez Ammi Brahim de Aïn Defla et quand ma mère me demandait d’aller lui acheter Omo, je filais comme une flèche, je vidais fébrilement le paquet de son bonus avant d’arriver à la maison », se souvient Abdellatif Negadi, dramaturge… Pendant les vacances d’hiver, on se donnait rendez-vous dans une maison en ruine à «Qua’ chkara» (Bab Ali), derb Sid Sasli ou encore l’impasse couverte de la rue Benziane pour jouer aux billes. Zrigui, un portefaix populaire, nous gratifiait à chaque fois d’un chaleureux feu de camp. Une sorte de rite initiatique au credo de la bande. Kamel, notre chef, un as, un véritable tireur « d’élite », était imbattable aux billes. Il gagnait à tous les coups. Ce « jackpot » qui ne plaisait guère à certains ne manquait pas de provoquer des incidents parfois sanglants. D’ailleurs, nous en gardons personnellement des stigmates indélébiles (une cicatrice sur le crâne et une balafre sur la cuisse droite). C’était la rançon de la jalousie et de l’envie, les dégâts collatéraux de ce jeu « inoffensif »… A l’ école on n’avait pas le droit de jouer au ballon, cependant, on avait comme contrepartie le « nibli », le « zerbot » (toupie en bois) que l’on faisait tourner en enroulant une ficelle autour pour lui imprimer un mouvement de rotation,ou le « pitchak », cette balle constituée de rondelles de chambre à air de bicyclette. Là encore, les parties de jeu qui se disputaient dans les cours de récréation ne manquaient pas d’ambiance et chacun y allait de son habileté et son adresse. Quant aux filles, elles s’adonnaient à la marelle (chrita), au cerceau, à la corde (hbila), à cache-cache (ghomaïda) ou faisaient la ronde en chantant autour du platane de la cour, sans oublier en extra muros «zozlit» (osselets) multicolores achetés ou «recyclés») et «ou’douma» (noyaux d’abricot). Qui n’avait pas son sac de «oudouma» quand on ne les troquait pas contre quelques pièces d’argent auprès de la pharmacie Benalioua de Souq el ghzel où ces arachides étaient transformées en huile. On faisait des concours aux bords d’un mur pour le plus grand plaisir des participants mais aussi des spectateurs. On s’amusait avec des riens et l’on y passait des heures. En ce temps-là, les consoles de jeux n’existaient pas (wargames) et les gens n’en avaient pas besoin pour jouer à la guerre (« kwabis »). Mais qui a dit que les jeux électroniques ont tué les jeux classiques ? n