La location de la villa Angelvy-Tremeaux pour y ouvrir un restaurant, «est une atteinte à l’intégrité du site», selon l’expert en patrimoine Mounir Bouchenaki.

De Tipasa, Djamila Seddiki
L’information relative à la mise aux enchères, puis à la location de la villa Angelvy-Tremeaux, dépendant du département de la Culture, située aux abords du parc archéologique de Tipasa, pour y ouvrir un restaurant, a fait l’effet d’une bombe parmi les amis du patrimoine et de la culture. Cette décision est d’autant plus incompréhensible que ladite villa est située dans la zone tampon du site, classé patrimoine mondial, qui fait l’objet d’un plan de gestion strict réalisé avec l’Unesco.
Cette annonce a fait réagir notre expert algérien du patrimoine auprès de l’Unesco Mounir Bouchenaki qui, dans un entretien à notre confrère d’El Watan, a qualifié la nouvelle «d’atteinte à l’intégrité du site» classé sur la liste du patrimoine mondial depuis 1982.
Alors que la ville de Tipasa, dont le prestigieux site archéologique est classé sur la liste du patrimoine mondial depuis 1982, très prisé aussi bien par les visiteurs algériens qu’étrangers, en particulier les délégations étrangères en visite dans le pays, vit depuis une décennie un vide sidéral en matière de culture, voilà qu’on apprend que la villa Angelvy a été louée à un commerçant (propriétaire d’une pizzeria au chef lieu de wilaya) pour y ouvrir un restaurant.
Pourtant, ce ne sont pas les idées qui ont manqué pour faire de cette bâtisse, construite par M. Angelvy, premier maire de la ville durant la période coloniale et qui, depuis est rattachée à la culture, puisque de nombreuses propositions ont été faites au ministère de la Culture pour en faire une extension du musée de la ville qui renferme une collection importante au niveau des réserves qui sont entassées dans des cartons depuis des décennies.
Plusieurs walis, Mlle Yamina Zerhouni, feu Mohamed Ouchène et Mostefa Layadi, pour ne citer que ceux-là, avaient fait des propositions au ministère de la Culture pour sauver cette villa et en faire un lieu dédié à la culture. Ce dernier n’a pas daigné répondre ou a, tout simplement, refusé la proposition, selon nos informations recueillies à l’époque.
Mustapha Layadi a même voulu forcer le destin et la main aux responsables de la culture en prenant en charge l’aménagement de la bâtisse extérieure implantée dans le jardin (ex-écuries de la villa), en atelier de restauration de la mosaïque avec l’appui de l’ICCROM, que dirigeait à l’époque Mounir Bouchenaki. Ce dernier précise dans l’entretien d’El Watan : «Il se trouve que j’ai lancé le projet «Mosaikon» en 2008 avec l’appui du «Getty Conservation Institute» et de l’Association internationale pour la conservation de la mosaïque (ICCM), quand j’étais Directeur général de l’ICCROM». L’idée d’en faire un espace dédié au patrimoine était dans l’air et faisait son petit bonhomme de chemin en attendant de trancher le devenir de la villa qui, entretemps, a servi de bureau à des fonctionnaires de l’OGBCE, ramenés d’Alger, qui ont délogé un service de la direction de la culture occupé par feu Hocine Taileb.
L’atelier a été inauguré en grande pompe et à grands renforts médiatiques, par le ministre de l’époque Azzedine Mihoubi mais, peine perdue, le projet était, probablement, déjà ficelé pour saborder la culture en offrant cet espace à la malbouffe.
On apprend, en effet, que le propriétaire d’une pizzeria de Tipasa a remporté les enchères et louerait déjà une partie de la villa ainsi que le jardin de l’hôtel du rivage, qui abritait autrefois le centre maghrébin. Cette décision ne fait que conforter l’idée que le projet était déjà dans les boîtes du ministère depuis fort longtemps, c’est-à-dire à la création de l’Office de gestion des biens culturels protégés (OGBCP) et ravivera des souvenirs quand les responsables de la culture de la wilaya de l’époque avaient décidé de défricher le jardin qui contenait de nombreuses espèces végétales et de nombreux vestiges, tels que des sarcophages en marbre de grande qualité, des colonnes, des chapiteaux, des claustras et des linteaux, ainsi que de nombreuses jarres recueillis par la famille Angelvy-Tremeaux dans ce qui était leur propriété à l’époque coloniale puis, acquise en 1974 par le ministère de l’Information et de la Culture.
Il faut se souvenir, aussi, qu’au moment de la création de l’OGBCE en remplacement de la Circonscription archéologique (CAT), de nombreux archéologues et militants protecteurs du patrimoine dont Abderrahmane Khelifa, Nacera Oussedik, Sabah Ferdi, entre autres, avaient exprimé leur crainte qu’on marchandise la culture et qu’on transforme le patrimoine en lieux de commerce. Le débat à l’époque portait sur le choix entre deux options, garder le patrimoine en l’état et le sauvegarder des atteintes et autres agressions et ou ouvrir au public, voire même à la ville et son environnement immédiat, espérant créer un déclic chez les citoyens qui veilleront ainsi à le protéger. Des craintes qui, hélas, sont en train de se confirmer car, faute d’imagination et d’idées innovantes pour valoriser le patrimoine et attirer des visiteurs pour sa sauvegarde et sa promotion, on fait dans la facilité en le cédant à des commerçants qui vont l’ouvrir au public et le détériorer, comme cela est le cas pour la ville de Tipasa, indigne d’abriter un site mythique classé au patrimoine mondial. Nombreux sont les visiteurs algériens ou étrangers qui nous ont interpellés en tant que représentants de médias quant à la dégradation de l’environnement, voire même la clochardisation de la ville, avec ses commerces médiocres et ses fours, frigos et autres objets hétéroclites installés à même les trottoirs qui donnent une image hideuse de la ville, dont la réputation à l’étranger est notoire.
Que nous reste t-il, face à cette décision, sinon crier notre détresse devant des responsables inconscients et indifférents aux richesses du pays qui sont en train d’être bradées et livrées à la déprédation, alors que le discours officiel nous fait miroiter une Algérie nouvelle et un avenir radieux.
La villa Angelvy n’est pas la seule bâtisse mise aux enchères par les responsables de l’OGBCE, indiquent certains responsables locaux. Comme si cela pouvait nous consoler, alors que cette villa aurait pu être exclusivement un lieu dédié à la culture exclusivement. Pourquoi les responsables de l’office n’ont pas fait appel aux experts du patrimoine à l’image de Bouchenaki Mounir, à la société civile, aux amis du patrimoine, aux archéologues pour leur donner des idées au lieu de la brader.
La villa Angelvy a, par le passé, abrité les activités du club littéraire et artistique de la ville où de nombreux écrivains et artistes sont venus parler de leurs œuvres. Tahar Ouettar, un amoureux de Tipasa, où il résidait, doit se retourner dans sa tombe, lui, qui venait y rencontrer les lecteurs et échanger avec eux dans cette bâtisse si intime et qui s’apprête à ce genre de rencontres.
Le lieu était très prisé par les journalistes, puisqu’il a abrité, durant de nombreuses années, les rencontres de l’Association des journalistes CPT et la célébration de la Journée internationale de la presse, où les portraits de leurs confrères assassinés y trônaient au milieu de l’espace verdoyant de la villa.
Alors messieurs les responsables de l’OGBCE, installés confortablement dans vos bureaux d’Alger, pourquoi avoir opté pour cette facilité au lieu de proposer un lieu dédié à la culture, un musée, une salle d’exposition d’œuvres artistiques, un centre de recherche en archéologie ?
Pourquoi sacrifier un si bel espace pour le livrer à la restauration qui ne manque pas dans la wilaya et responsables de la détérioration du cadre de vie et de la clochardisation de la ville ? Vos prédécesseurs avaient déjà tenté l’expérience, informés probablement à l’époque de ces projets de marchandiser le patrimoine, puisqu’un ancien directeur de la culture, aidé par son acolyte Saïd Bensedira, oui, oui c’est celui qui officie actuellement sur le net pour soi-disant informer sur le pays à partir de Londres, un fonctionnaire de la culture qui a commencé à mettre en pratique l’idée en vendant des sandwichs à l’intérieur de la villa.
Il a fallu, à l’époque, l’intervention de deux journalistes (d’El Watan et de l’APS), qui ont informé feu le wali Mohamed Ouchène pour mettre fin à cet odieux commerce. Ce dernier avait fait venir une brigade de la gendarmerie pour déloger les deux sbires avec leur soi-disant association culturelle de la wilaya qui leur aurait servi à détourner l’argent de Tipasa, destiné à la manifestation «Alger, capitale de la culture arabe». A la suite de cet incident, le sieur Saïd Bensedira a pris ses bagages et émigré au Sultanat d’Oman, tandis que le directeur de la culture a été remplacé par Hocine Ambes, qui a essayé de recoller les morceaux. Depuis, c’est la descente aux enfers en matière culturelle dans la wilaya de Tipasa où il ne se passe plus rien, excepté les festivités officielles insipides exécutées sans conviction.
Que font les responsables du plan de gestion du site réalisé avec l’Unesco et de la zone tampon dans laquelle est située la villa Angelvy ?

Atteinte à l’intégrité du site
Y a-t-il encore une chance de réparer l’irréparable ? Nous espérons que oui, si l’on en juge l’intervention de Bouchenaki Mounir, expert en patrimoine en Algérie et à l’Unesco, qui s’est exprimé dans les colonnes du journal El Watan à notre confrère M’hamed Houaoura. Son intervention nous a mis du baume au cœur et redonné espoir. Ecoutons ce qu’il dit.
«La récente information, communiquée par votre journal (El Watan du 18 décembre 2021,ndlr), m’a fait, certes, réagir car il se trouve que lors de mes fonctions au ministère de l’Information et de la Culture, entre 1966 et 1982, j’ai suivi l’acquisition par le ministère, d’une part, de l’hôtel du Rivage et, d’autre part, de la villa Angelvy -Tremeaux.

Mounir Bouchenaki a occupé les fonctions de directeur des Beaux-Arts, Monuments et Sites au sein du ministère de l’Information et de la Culture en Algérie entre 1974 et 1982, dont celui de responsable de la Circonscription archéologique de Tipasa avant son classement.
Au sein de l’Unesco, il a occupé, entre 1982 et 2005, les fonctions de Directeur de la Division du patrimoine culturel, de Directeur du Centre du patrimoine mondial avant d être nommé Directeur Général du Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM) en novembre 2005. Il a ensuite dirigé, pendant trois ans, de 2013 à 2016, le Centre régional arabe pour le patrimoine mondial établi à Bahreïn sous l’égide de l’Unesco.
Mounir Bouchenaki a été élevé au rang de Commandeur de l’ordre du mérite culturel par le Président de la République d’Italie et, en avril 2006, il a été nommé par le Président de la République de France en qualité de Chevalier de la Légion d’honneur.
En novembre 2007, il a reçu la médaille d’or du Mérite culturel d’Algérie, remise par la ministre de la Culture d’Algérie. Depuis 2005, il est membre ad hoc du groupe d’experts pour le Comité international de coordination pour la sauvegarde et le développement du site historique d’Angkor (CIC/Angkor). (Source e-patrimoines.org)

La première construction a été affectée à la création du Centre maghrébin dès 1972 et la seconde a fait l’objet d’une négociation menée avec les propriétaires de la villa, qui ont finalement cédé leur bien au ministère à charge d’assurer la préservation de leur cimetière familial. Cette villa, construite à la fin du XIXe siècle, a fait partie de ce que l’on qualifiait à l’époque de «Jardin archéologique associé aux Grands Thermes» qui se trouvent en contrebas de la route d’accès au site. C’est ainsi que cette ancienne propriété privée était entièrement décorée de vestiges, tels que des sarcophages en marbre de grande qualité, des colonnes, des chapiteaux, des claustras et des linteaux, ainsi que de nombreuses jarres recueillis par la famille Angelvy-Tremeaux dans ce qui était leur propriété, à l’époque coloniale. Après l’acquisition en 1974 par le ministère de l’Information et de la Culture, cette propriété et son jardin archéologique ont été protégés au même titre que le reste du site archéologique et un gardiennage assuré par le personnel du site et le musée de Tipasa. Tout visiteur peut voir qu’une partie des Grands Thermes, qui se trouvent en contrebas de la route qui mène au site, sont conservés dans le jardin de cette propriété. On ne peut dissocier cette partie des vestiges archéologiques de l’ancienne cité antique du reste du site classé. Mon avis est qu’il n’est pas dans l’intérêt de la protection de l’ensemble de ce site de maintenir une prise de décision qui ferait de l’ex-villa un restaurant ouvert au public. Ce serait en tout cas une atteinte à l’intégrité de ce site. Il y aurait donc lieu de procéder à une évaluation de la valeur exceptionnelle de ce jardin archéologique, qui se trouve dans ce qui est considéré comme zone tampon du site inscrit, d’assurer la continuité de sa sauvegarde et d’éviter d’y introduire quelque activité commerciale que ce soit. Cet ensemble de bâtiments comprenant la villa et ses annexes ont d’ailleurs commencé à servir de lieux de formation par le ministère de la Culture et l’OGEBC à la restauration des mosaïques avec la collaboration de l’ICCROM. Comme il se trouve que j’ai lancé le projet «Mosaikon» en 2008 avec l’appui du «Getty Conservation Institute» et de l’Association internationale pour la conservation de la mosaïque (ICCM), quand j’étais Directeur général de l’ICCROM, je me suis rendu, il y a deux ans, sur les lieux pour voir les jeunes collègues en cours de formation dans une partie des locaux de l’ex-Villa Angelvy-Tremaux. Et c’est là une affectation tout à fait en accord avec la qualité de ce bâtiment. Je voudrai rappeler que le Comité mondial du patrimoine (CPM), en sa session du 14 décembre 2020, a noté que «l’Etat partie a soumis un rapport sur l’état de conservation du site qui présente les progrès accomplis à l’égard de plusieurs problèmes de conservation abordés par le Comité lors des sessions précédentes». La décision du Comité ayant pour référence 44 COM 7B.124, tout en prenant note des «Progrès» accomplis, réitère sa demande à l’Etat partie de finaliser et soumettre une copie électronique du plan de gestion actualisé pour examen par le CPM et les Organisations consultatives. Il demande à l’Etat partie de réviser le projet d’aménagement portuaire proposé à la lumière des recommandations de la mission consultative conjointe du CPM/ICOMOS de 2017 et des mesures d’atténuation suggérées dans l’étude d’impact.
Notre expert conclut en déclarant : «Il serait navrant de montrer à la prochaine session du CPM, qui aura lieu en juillet 2022, à Kazan (Fédération de Russie), une intrusion telle que celle signalée par la presse d’un restaurant au milieu du jardin archéologique, qui aura un effet négatif sur l’ensemble de cette partie du site de Tipasa, «site phare du patrimoine mondial en Algérie», comme l’a écrit l’Inspectrice du patrimoine, Mme Sabah Ferdi, dans Communicare la memoria del Mediterraneo.