La recherche scientifique connaît un regain d’activité dans la wilaya de Tipasa avec l’annonce de la préparation d’une thèse de doctorat d’une jeune Hadjoutienne portant sur « La transmission des zoonoses aux humains », une première au niveau du continent africain, qui va se poursuivre au niveau de l’IHU de Marseille, dirigé par Didier Raoult.

Selon Amman Imane, la doctorante de l’université de Blida dans la spécialité « Epidémiologie animale appliquée à la santé publique », qui est venue présenter son étude au niveau de la Conservation des forêts de la wilaya de Tipasa, cette rencontre destinée à sensibiliser les chasseurs sur ces maladies touchant les animaux sauvages qui peuvent être transmises à l’homme, est mise à profit pour solliciter leur aide en matière de livraison de spécimens. Selon notre interlocutrice, cette recherche menée sous la direction du Professeur Bitam Idir en est déjà à sa troisième phase. Pour elle, la faune sauvage est un réservoir de maladies infectieuses et l’étude veut montrer le lien entre la faune sauvage et les maladies infectieuses qui peuvent toucher l’homme. La jeune chercheuse explique à Reporters qu’elle a commencé à travailler, il y a 6 ans, sur l’épizootie du gibier, en particulier le lièvre qui est porteur de plusieurs germes et a eu des résultats étonnants. L’étude a été menée dans le centre du pays, à savoir Médéa, Blida, Alger et Tipasa. L’étude va se poursuivre à l’IHU de Marseille dans le laboratoire du professeur Didier Raoult, qui a répondu favorablement à la demande de la jeune chercheuse.
Son aventure a commencé en 2013, suite à l’hécatombe qui a touché la population des lièvres en Algérie, explique à Reporters la doctorante, qui a commencé un listing des maladies qui touchent la faune sauvage dans la wilaya de Tipasa qui sont au nombre de 8. Il faut les isoler pour voir leurs incidences sur la santé humaine, en particulier, chez les chasseurs et leurs familles qui consomment ces animaux et auxquelles il faut trouver un remède. « C’est la première fois, aussi bien en Algérie qu’en Afrique, que ce sujet est traité et je dois dire qu’on a eu des résultats étonnants », racontera notre interlocutrice. Elle ajoute que, sans dévoiler le résultat de ses recherches, elle a abouti à la découverte d’une nouvelle maladie, de nouvelles espèces d’ectoparasites dont c’est la première identification en Algérie.

Créer un réseau actif de prévention contre les zoonoses
Une liste de maladies a déjà été sériée dont la tularémie, la boreose de lyme, la fièvre boutonneuse, la bartolennose, la fièvre Q, la doxoplasmose, la samallose et la leishmaniose.
La rencontre au niveau de la circonscription des forêts est destinée à apporter un soutien au travail de recherche par l’intermédiaire des chasseurs. Ces derniers se sont montrés très enthousiastes à fournir des animaux à la chercheuse qui veut créer un réseau actif de prévention contre les zoonoses. 75 autopsies d’animaux, tous contagieux, ont été faites ainsi que 71 contrôles sur les humains qui se sont avérés négatifs ont été menés, à ce jour, par la chercheuse, qui précise que les tiques, les moustiques, la sangsue et autres puces sont les vecteurs de ces maladies qui peuvent se transmettre pour peu que l’homme ait consommé la viande ou touché l’animal sans prendre des précautions, comme le port de gants par exemple. Après le travail sur le terrain, elle est passée sur la santé publique pour voir si la population à risques a été infectée par ces agents pathogènes, mais aussi auprès des chasseurs et autres consommateurs de gibier et, heureusement, selon elle, le résultat est négatif. Sa spécialité étant l’épidémie de surveillance d’un parc national. C’est donc à Chréa qu’elle a constaté une forte mortalité de lièvres, d’où l’idée de se lancer dans cette recherche passionnante, selon ses propos.
« Je n’ai pas commencé à l’aveuglette, j’ai observé sur site si cette maladie existait et, croyez-moi, ce n’était pas une mince affaire. Il fallait trouver le premier fil pour entamer la recherche, ce qui m’a provoqué un stress énorme au point où j’ai eu une chute de cheveux spectaculaire », relate cette coquette chercheuse.
Car le gros souci, pour elle, c’était de trouver des spécimens. « J’étais chaque jour dans la forêt, seule ou avec les forestiers et les chasseurs. J’ai placé des pièges moi-même, je me déplaçais jusqu’à Damous, Beni Milleuk pour récupérer un animal, je fais l’autopsie moi-même, etc.» Beaucoup de questions ont été posées, à savoir comment expliquer que les personnes qui ont consommé le gibier positif ne soient pas infectées par la maladie (tularémie) alors qu’elles ne sont pas immunisées contre cette bactérie ? La tularémie est une maladie bactérienne qui a six formes répandues à l’échelle mondiale. Chez 75% des personnes touchées dans le monde occidental, on trouve la forme ulcéro ganglionnaire avec des adénopathies, si le médecin ne connaît pas la maladie il va donner au malade des antibiotiques qui n’auront pas d’effets et peuvent surtout provoquer des complications pulmonaires graves, entre autres, qui ressemblent à la tuberculose. Selon elle, les malades chez nous sont traités à l’aveuglette tant qu’il n’y a pas de remède. Il s’agit d’isoler la maladie, des zones où se trouve la bactérie et poursuivre l’étude jusqu’à trouver un remède.
« J’ai commencé un sujet vierge et je suis surprise par les résultats, car le taux de contamination est assez élevé comparé à la Suède où la maladie est présente depuis longtemps. Nous avons un taux d’infection trois fois plus élevé et ce qui est surprenant, c’est que la population ne soit pas infectée. Cela veut dire peut-être que nous avons une immunité plus forte, mais cette hypothèse demande un travail supplémentaire. » La première étape c’était la détection mais, pour l’isolement, c’est autre chose, d’où sa présence ici à la Conservation des forêts où elle souhaite solliciter l’aide des chasseurs pour lui ramener de nouveaux échantillonnages pour lancer l’isolement de la bactérie, étudier sa virulence et le traitement idéal pour en arriver à bout. Les résultats de la recherche, qui permettront de trouver des traitements adaptés à ces agents contaminants, alors qu’actuellement 60% des bactéries dans les hôpitaux sont d’origine inconnue et, par conséquent, les traitements proposés sont aléatoires.
Imane donnera l’exemple de la vaccination du cheptel contre la leishmaniose menée, chaque année en Algérie, qui ne serait pas adaptée car le vaccin vient d’Inde alors que chaque bactérie à sa souche locale sur laquelle il faudra travailler. L’intérêt, selon elle, est de transmettre ses informations aux responsables de la santé publique pour trouver des vaccins qui s’adaptent et soient efficaces sur les souches locales de ces maladies.

La seconde étape de la recherche se passera au niveau des hôpitaux
« J’attends que la pandémie de la Covid-19 s’éteigne pour me lancer dans ce travail, directement à l’hôpital, pour avoir des prélèvements chez les patients et je verrai sa manifestation au niveau des adultes, des enfants, sur les tuberculeux en se basant sur les malades venant des zones forestières et agricoles. » Pour la chercheuse, la tularémie est une maladie qui a plusieurs vecteurs de transmission par les tiques, les moustiques, et le mode transmission se fait par l’inhalation. La partie la plus difficile dans son travail c’est la collecte de spécimens, puisqu’elle y a consacré deux années car il n’y a pas beaucoup de lièvres. Elle a été obligée de poser elle-même des pièges, et si quelqu’un trouve un lièvre c’est elle qui se déplace sur site pour le récupérer, qui prend en charge l’autopsie et fait l’identification des ectoparasites avant de passer au laboratoire spécialisé dans cette pathologie au CHU de Grenoble. Maintenant, il lui reste à confirmer la séquence ADN.
Aman Imane est encadrée à Grenoble par l’infectiologue Max Morin (ex-étudiant de Didier Raoult) et, en Algérie, par le professeur biologiste Idir Betam de Blida, qui a beaucoup travaillé sur les maladies vectoriennes et les maladies émergentes. Ce dernier est aussi chef d’équipe à l’IHU de Marseille, en même temps enseignant à l’Ecole agro-alimentaire à Alger et encadre beaucoup d’étudiants. Quand elle lui a proposé d’encadrer sa thèse il a, tout de suite, accepté de la diriger. « Comme je suis vétérinaire de formation et de métier, l’idée m’est venue de faire cette étude quand j’ai visité le parc zoologique d’Alger où j’ai travaillé sur la première génération des tigres. Le premier dosage de stéroïdes a été fait par moi à cette période en 2011. J’ai pu le faire en Algérie avec les moyens du bord, mais heureusement qu’il y a des gens qui m’ont aidé comme le labo privé Ould Rouis à Blida », se souvient-elle.
Pour avancer dans le travail et achever la recherche, elle a contacté, par mail, le docteur Didier Raoult de Marseille qui a accepté sa
demande et de continuer la recherche dans son laboratoire qui lui permettra d’avoir une visibilité plus grande.
En attendant de rejoindre le laboratoire de Didier Raoult, elle va travailler sur la femme rurale
La troisième partie de l’étude sera, donc, réalisée à l’IHU de Marseille où elle compte se rendre, sitôt l’ouverture des frontières décidée.
En attendant de rejoindre l’IHU de Marseille, elle va poursuivre sa recherche en Algérie où elle va travailler sur les femmes rurales, une autre gageure, lui rétorque-t-on, car ce ne sera pas facile de pénétrer leur monde secret et plein de tabous. La femme rurale, une population isolée et agent exposé à l’infection, sera donc la prochaine cible de la chercheuse qui veut réaliser des échantillonnages de tests pour voir le degré de contamination de cette catégorie, très exposée, puisque c’est elle qui manipule le gibier rapporté par les chasseurs.
La Conservation des forêts a promis à la chercheuse une prochaine rencontre avec les chasseurs de la région de Damous et Gouraya pour affiner le travail de cette enquête pilote, qui sera partagée avec d’autres structures au niveau national. Tout en reconnaissant la difficulté de la tâche, elle explique pouvoir réussir car elle a déjà une méthode qui a fait ses preuves sur le terrain. Après une sortie avec les chasseurs de Blida et de Tipasa, elle a fait appel à sa sœur qui est puéricultrice pour lui donner un coup de main pour les prélèvements sanguins car c’est une professionnelle et cela les rassure quand même. Des fiches de renseignements sont faites après signature d’une lettre de consentement de l’intéressée. « Etant femme, cela rassure les maris et parents de ces femmes avec lesquels j’ai déjà des contacts puisque je suis entrée dans leur maison et j’ai mangé avec elles », explique-t-elle
Le travail consiste en la réalisation d’une sérologie, c’est-à-dire savoir si la femme faisant partie de l’échantillon, est en contact avec un pathogène et si elle en est porteuse. « Réaliser ce travail avec la femme rurale est un sujet important et intéressant car c’est elle qui nettoie le gibier, le prépare, et l’intérêt, aussi, c’est de leur dire qu’il faut faire attention avec les enfants qui sont plus sensibles à ces bactéries. Les adultes peuvent être immunisés, car ils ont beaucoup de résistance mais avec les enfants c’est plus difficile.
Après, bien sûr il faut isoler la bactérie, étudier ses caractéristiques et en attendant l’ouverture des frontières, je profite pour travailler ici sur le terrain forestier et agricole. »

Deux propositions de travail en Suède et en Allemagne
Concernant la poursuite du travail à Marseille, Imane est épatée par la réaction de l’IHU qui a été très rapide car, sitôt un mail envoyé le matin, une réponse positive est revenue le lendemain.
Le professeur Didier Raoult a, en plus de Marseille, un laboratoire au Sénégal et, pour elle, travailler avec eux sera bénéfique car l’étude sera plus connue. Tous les prélèvements faits à Marseille seront transmis au laboratoire de Grenoble, qui est un établissement de référence P3 qui collabore avec l’IHU Marseille.
En Europe, ils savent tout de suite si le travail est original ou pas et dans le cas de son étude, elle a été tout suite acceptée car c’est une première en Afrique.
Notre chercheuse en herbe a eu deux propositions pour travailler en Suède d’abord, avec une référence en la matière qui est Gravier Delors, et une autre en Allemagne, avec l’Institut fédéral de la santé animale, une autre grande référence européenne. Elle a dû refuser, vu ses engagements en France, mais ces derniers lui ont proposé de faire appel à eux à n’importe quelle étape de la recherche en cas de besoin et qu’ils étaient disponibles à la recevoir.
Pour conclure l’entretien, notre chercheuse dira que « l’étude des bactéries est négligée en Algérie. Les maladies sont connues dans l’hémisphère Nord, surtout pour la tularémie, mais aucun travail n’a été fait, à ce jour, chez nous ». Nous souhaitons bon vent à notre chercheuse qui mérite tous les égards. n