Déjà quinze jours qu’Ikram a disparu, aucun signe de vie, aucune piste, aucun espoir pour la famille. Après le juillet noir de 2016 et la disparition de la petite Nihal Si Mohand, les Algériens revivent le même scenario en ces mois de juillet et août 2018. Les conditions et les lieux sont certes différents, mais les causes et la douleur sont les mêmes. Un enfant est kidnappé !

A-t-elle eu un accident ? S’est-elle égarée ? Ou a-t-elle été enlevée ? Des questions qui tourmentent la famille de la fille et tous ses proches. La maman, à travers une vidéo diffusée sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux, a supplié les probables kidnappeurs de lui rendre sa fille. Son cri semble n’avoir éveillé aucun écho. Plus de quinze jours déjà, Ikram n’est toujours pas revenue. « Rien n’est pire que la disparition de son enfant, c’est comme si l’on vous arrachait le cœur », lance l’oncle d’Ikram qui prend la parole à la place des parents de la fillette disparue. Ces derniers, complètement brisés, se trouvent dans un état ne leur permettant pas de faire des déclarations. Ils vivent un véritable calvaire. « Ne pas savoir si son enfant est mort ou vivant est la pire des épreuves que peut vivre un parent », dit-il.

Disparition mystérieuse

Dimanche 29 juillet vers 9H du matin, Ikram, 10 ans, revient des cours d’apprentissage du Coran, sa maman lui demande alors d’aller acheter quelques baguettes de pain à la boulangerie d’à côté. Parti avec 50 DA en main, elle n’est plus jamais revenue à la maison. Ikram s’est volatilisée mystérieusement dans une rue pourtant grouillante de monde. «Personne n’a vu ou entendu quelque chose», dit son oncle dans un entretien avec «Reporters». «Comme la boulangerie du quartier était fermée ce jour-la, Ikram a dû partir vers la deuxième boulangerie située à environ 500 m de la maison», raconte-t-il. « Le deuxième boulanger affirme que la fille s’est présentée un peu avant 10H mais comme il n’y avait pas de pain, elle est repartie», continue l’oncle. Son frère l’a suivie du regard depuis son magasin alors qu’elle traversait la route. Il n’a fallu que quelques secondes d’inattention pour que l’enfant disparaîsse, « pourtant, il y avait plein de monde dans la rue », fulmine l’oncle le cœur brisé. C’est entre 9H30 et 10H qu’elle aurait été vue « pour la dernière fois », selon une caméra de vidéosurveillance d’une supérette du quartier, qui a pu filmer le passage de la fillette revenant de la boulangerie, ce qui explique, selon son oncle, qu’Ikram n’est pas partie loin et qu’elle a disparu dans les environs en revenant vers la maison. « La rue était pleine et cela m’étonne que personne ne l’a vue ou entendue », s’interroge l’oncle. Depuis, aucun signe de vie de la petite.

Poursuite des recherches

Les militaires en retraite et rescapés ont mené, vendredi dernier, aux côtés de la famille et la population, une grande opération de ratissage allant de l’aéroport Bouchekif jusqu’à la commune d’Aïn Dzarit (45 kilomètres à l’est de Tiaret), vainement. Le rythme des recherches s’est ralenti laissant un sentiment de désespoir et de découragement s’installer chez la famille de la disparue et la population. Seuls les oncles, frères et voisins continuent de mener leurs propres recherches et suivent toutes les pistes pouvant les conduire à la petite. Son oncle s’est rendu dans la commune d’Aflou (wilaya de Laghouat) après un appel téléphonique les informant qu’Ikram a été vue accompagnée de quelques « frères ». Arrivé sur place, il constate que ce n’était qu’un mensonge. Le cauchemar reprend. Un appel comme tant d’autres que reçoivent, quotidiennement, les parents et l’oncle d’Ikram provenant des gens pas sérieux. Il dit être allé partout, gendarmerie, police, médias, réseaux sociaux. Les oncles et frères d’Ikram seuls continuent de rechercher et de suivre toutes les pistes possibles qui peuvent les conduire à la petite fille.

Le plan d’alerte national inefficace

Les services de la gendarmerie ont procédé à une enquête aussitôt la disparition signalée. Les recherches lancées se sont avérées infructueuses. Par ailleurs, aucune rançon n’a été demandée aux parents. D’ailleurs, la famille est très modeste, ce qui écarte l’hypothèse du kidnapping pour de l’argent. Après plus de deux semaines de la disparition de la fillette, le plan d’alerte national « rapt/disparition d’enfants », mis en place depuis août 2015, a prouvé son inefficacité. Ce dispositif axé seulement sur la sensibilisation, la prévention et le traitement judiciaire, demeure largement insuffisant. L’absence d’un personnel de sécurité spécialisé et d’un plan opérationnel immédiat, font ralentir les recherches et mènent les services concernés vers des chemins sans issus. Dans tous les cas de kidnapping, les familles dénoncent le ralentissement et l’efficience des opérations de recherche qui restent souvent sans résultats. Les parents en souffrance organisent souvent eux-mêmes les recherches et reprochent aux autorités de ne pas les soutenir suffisamment surtout quand il s’agit de familles pauvres. « Réagir vite » pourrait sauver la vie d’un enfant. Une « Alerte » enlèvement officiel plus soutenue s’inspirant du dispositif américain Ambert s’avère indispensable, comme l’expliquent des observateurs. Ce dispositif appliqué également au Canada est activé aussitôt un enlèvement confirmé. Il consiste en la diffusion des messages à la radio, à la télévision, sur les panneaux autoroutiers, par courriels, des textos sont envoyés gratuitement à ceux qui se sont abonnés. Les informations distribuées comprennent également la description, la photographie et le nom de l’enfant enlevé. Selon l’expert, H. M., tout se joue dans les premières heures qui suivent l’enlèvement. « On ne doit pas attendre 24 heures pour agir et mettre en place des dispositifs de recherche. Les plans de recherches immédiats doivent être mis en place aussitôt la disparition signalée, à savoir lancement d’une campagne d’informations à travers le territoire national, diffusion de photos, installation de barrages, établissement de périmètres de sécurité et alerte à tous les niveaux à travers les médias, les réseaux sociaux … ».

Crainte d’un nouveau drame

La famille Khana n’est pas la seule à avoir vécu ce drame terrifiant. La liste est longue et elle ne cesse de s’allonger, avec des parents et des proches qui souffrent le martyre. On se rappelle encore de la petite Chaïma, Soundous, Brahim et Haroune, Yacine, Anis, Nasredine et Nihal et beaucoup d’autres qui ont disparu sans jamais donner signe de vie. Chaque histoire a plongé les familles, en particulier, et la population, en général, dans la psychose avec un sentiment d’insécurité permanent. L’affaire d’Ikram fait remonter en mémoire les histoires ayant plongé de nombreuses familles et la société algériennes dans le désarroi et le désespoir.

En effet, le rapt d’enfants est devenu une réalité inquiétante. Selon les services de la Sûreté nationale, la pédophilie reste la principale cause des rapts d’enfants dans le pays, qui touche surtout la frange la plus vulnérable de la société. On évoque également la sorcellerie et les pratiques ésotériques qui subsistent encore dans les milieux ruraux et qui entraînent des sacrifices d’enfants et l’utilisation de membres humains. Toutefois, certains parents dont les enfants ont été kidnappés attribuent ces disparitions au développement des réseaux criminels officiant dans le trafic d’organes. Pourtant, les services de sécurité ont toujours démenti l’existence de tels réseaux. Ils considèrent ces cas avérés d’enlèvement comme « isolés », donc il ne s’agit pas de phénomène. Et pourtant, le kidnapping des enfants a pris de l’ampleur ces dernières années.

Il faut tout de même rappeler que les causes réelles de ces enlèvements ou disparitions restent, en premier lieu, le manque de vigilance de la famille, ainsi que la passivité des citoyens. Et nous espérons qu’Ikram sera retrouvée saine et sauve.