Coïncidant avec le terrible saccage d’Aïn El Fouara à Sétif, la pièce intitulée «La peur doit changer de camp», présentée lundi passé sur les planches du TNA, prend une certaine résonance, amplifiant la nécessité de la résistance face à l’obscurantisme, la contribution de la femme et de la culture à l’éveil des esprits et l’émancipation de la société jusqu’ à ce que « la chenille emprisonnée dans le cocon barbelé des préjugé s puisse se libérer en papillon gracieux dans les airs ».

«Ce qui est arrivé à Aïn El Fouara est très révélateur du fait qu’il existe toujours un substrat de courant extrémiste et obscurantiste. La vigilance doit être encore plus en alerte. On ne doit pas baisser les bras, il faut non seulement dénoncer, mais, également, continuer à travailler en profondeur pour que la société et les mentalités évoluent», a déclaré, lundi passé, le dramaturge Omar Fetmouche, en marge de la représentation de «La peur doit changer de camp ».  La pièce coproduction algéro-allemande, avec comme thématique centrale « la résistance des femmes face à la folie destructrice des hommes », ainsi que « le terrorisme et ses conséquences de part et d’autres des deux rives de la Méditerranée». Omar Fetmouche, auteur de cette pièce aux répliques incisives et sans concession sur ceux qui ont fourvoyé la religion, d’une part, et sur la montée de la xénophobie, d’autre part, ajoute qu’ «il est très important de continuer à résister par la création artistique. La culture est l’arme la plus puissante pour lutter contre l’obscurantisme et l’outil le plus performant pour l’émancipation des peuples et l’éveil des consciences».
Pour sa part, la talentueuse comédienne algérienne Lydia Larini confie, d’un ton déterminé, à propos de ce qui s’est passé à Sétif : « Ceci est révoltant et cela prouve qu’il y a encore un travail de sensibilisation très profond à faire contre la violence faite aux femmes. Car en s’attaquant à cette statue, symbole de toute une ville, c’est en fait s’attaquer à la femme, à toute la dimension de beauté, d’esthétisme et de bonté qu’elle représente. C’est aussi une manière de semer la zizanie entre les Algériens et bafouer l’esprit de tolérance.» Que « cette violence contre les femmes est au cœur de la pièce. La femme est celle que l’on montre du doigt, Celle à qui on fait porter tous les maux. Le comble de tout cela, beaucoup de celles qui ont été violées par les terroristes se sont vus rejetées par leurs propres familles et la société. On les tenait pour responsables de cela, elles incarnent le déshonneur. Cela suffit que les victimes soient stigmatisées. Il est temps que la peur change de camp ! »
 
« Mesdames et messieurs, nous sommes nos choix »

La comédienne interprétant le personnage d’une danseuse chorégraphe algérienne, qui a résisté, à travers son art durant les années de terrorisme, malgré les menaces, souligne également qu’ « aujourd’hui, il est plus que nécessaire que la femme investisse les espaces de création, de l’éducation et le public. Il faut que la société comprenne que la femme algérienne est une battante et que, comme le dit mon personnage dans la pièce, même si on me coupe les jambes, je continuerais à danser».
La représentation de la pièce «La peur doit changer de camp» a été fortement applaudie par le public. Telle une catharsis, cette coopération théâtrale algéro-allemande se veut un hymne à la vie, à l’amour, au respect de la différence, à la compréhension de l’autre et à la solidarité face à ceux qui veulent diviser l’humanité et semer le chaos. Présentée aux Théâtres régionaux de Béjaïa et de Tizi Ouzou et au TNA, elle est également programmée, le 3 et le 4 février 2018, à Berlin. Ecrite par le dramaturge Omar Fetmouche, et réalisée par Lydia Ziemke, la pièce met en scène le destin croisé de deux femmes, magistralement interprétées par Lydia Larini et Lucie Zelger. L’une Algérienne et l’autre Allemande vont se croiser dans le hall de l’aéroport de Paris, où la hantise des colis piégés est omniprésente.
L’Allemande, en partance pour Béjaïa, et l’Algérienne vers Berlin, chacune d’elles, chargée de la même mission confiée par leurs grands-pères respectifs. Les différents tableaux de l’attente interminable à cause du contrôle de sécurité, par un jukebox vivant, incarné par la chanteuse Rahima Khalfaoui, à la guitare, qui revisite des chants du patrimoine allemand, algérien et même russe.

Algérienne et Allemande : même vécu, même combat

Au fil des tableaux, elles se rapprochent, communiquent, pour se rendre compte qu’au-delà des différences, elles ont une expérience de vie similaire marquée au fer rouge, tant par la grande histoire que par le vécu personnel. A travers la pièce, l’histoire de la résistance du peuple algérien est également présente à travers des dates fortement symboliques : 1830, 1945, 1954 et 1962.
Les relations algéro-allemandes de la Seconde Guerre mondiale, entre l’Allemagne de l’Est et l’Algérie en plein socialisme, sont, au cœur du cœur du mur de fer jusqu’à la chute du mur et l’isolation de l’Algérie dans les années 1990. L’Algérienne met en relief cette peur de l’autre dans l’Europe actuelle, rappelant le mouvement de résistances des femmes et des citoyens algériens face à cela. La décennie sanglante est abordée avec un esthétisme pétrifiant, dans une atmosphère baignée de lumière rouge, dans lequel les comédiennes, dans une expression corporelle de haute voltige, arrivent à incarner sur scène l’horreur des massacres des corps agonisant, convulsant, après avoir été égorgés comme du bétail. Ce tableau a été l’un des passages les plus puissants qui, telle une piqûre de rappel, se révolte contre l’amnésie collective. De même, ce talent de mise en scène où les différents éléments scéniques de la scénographie, à la direction des comédiennes, traduisent sur scène l’horrible calvaire des femmes violées dans les grottes des «émirs» et leurs compagnons, s’acharnant telles des bêtes immondes sur leurs proies.
Au final, les deux personnages féminins se révoltent contre le statut de victime et, armées de courage, de soif de vivre, de créer, d’accomplir leurs rêves avec le choix de résister. Car, comme souligne la tirade qui clôture la pièce, « Mesdames et Messieurs, nous sommes nos choix ».

 

Synopsis et fiche technique

Lydia de Berlin et Lydia de Béjaïa attendent dans la zone de transit de l’aéroport de Paris pour continuer leur voyage dans leurs villes respectives. Comme leurs mères, les deux femmes ont vécu des expériences marquées par la violence à l’issue de différents bouleversements en Algérie et en Allemagne. A l’aéroport, les craintes d’attaques aveugles ont ravivé leurs souvenirs douloureux. L’histoire des deux femmes représente une partie des développements historiques en Europe, en particulier en Allemagne de l’Est, et en Afrique du Nord, notamment en Algérie, qui ont contribué à cette atmosphère. Et que disent les femmes par rapport à tout cela ?
Texte : Omar Fetmouche et Lydia Ziemke Réalisateur : Lydia Ziemke/ jeu: Lydia Larini et Lucie Zelger / Musique : Rahima Kheloui aka Dâssin / Composition et son : Owen Lasch / Décors et costumes : Claire Schirck consultant / script : Rolf Hemke, Nabil Ziani / Assistance à l’équipement : Dimitri Staub / Directeur de production : Sofiane Boukemouche et Nina Eckhardt
Une coopération entre suite 42 et le Festival international du théâtre de Béjaïa dans le cadre du programme Changement de scènes de l’Institut allemand du Théâtre international et de la fondation Robert-Bosch, et financée par le Goethe-Institut Alger, l’ambassade d’Allemagne à Alger et la fondation Mawred-Tajwaal-Libanon